Le complotisme : une grave maladie dégénérescente !

L’enlèvement de ta petite Mia a été ourdi par des personnes persuadées que l’aide sociale à l’enfance (ASE) était le bras armé d’un complot pédophile mondial qui visait à jeter des bambins en pâture à des criminels. Un complotisme qui se nourrit du désarroi de certains parents, incapables de comprendre le placement de leur enfant. Des délires alimentés par une frange de l’extrême droite, par certains « gilets jaunes », et ravivés par les théories QAnon.

Celui qui est suspecté d’être l’instigateur du rapt de la petite Mia, 8 ans, se croit dans son bon droit. « Un enlèvement, c’est quand on enlève un enfant à sa famille, ce n’est pas un enlèvement, c’est une restitution d’un enfant à la mère qui le demande », lâche le complotiste Rémy Daillet-Wiedemann. Son combat : « Stopper les placements abusifs d’enfants. »

Dans la même veine, la mère de la petite fille kidnappée, Lola Montemaggi, avec qui il était en contact, avait posté sur les réseaux sociaux des éléments qui montrent qu’elle ne comprenait pas pourquoi sa fille lui avait été retirée et qu’elle pensait qu’il s’agissait d’un complot ourdi par l’aide sociale à l’enfance (ASE).

Faire un tour sur son profil Facebook est édifiant : le 18 avril 2020, elle publie une image avec ce commentaire : « Les services sociaux et les agences de protection de l’enfance soustraient un nombre incroyable d’enfants – en augmentation constante des soins de leurs parents affectueux, en se servant d’excuses ridicules et honteuses. »

Le 21 avril, elle poste : « On est au courant que ces psychopathes enlèvent des enfants impunément depuis longtemps ! ! […] Ces enfants sont destinés à alimenter le réseau pédocriminel sataniste. »

Comme elle, à des degrés plus ou moins élevés de radicalité et de complotisme, certains parents s’opposent à ce qu’ils estiment être des « placements abusifs ».

Des collectifs de parents d’enfants placés manifestent régulièrement dans plusieurs villes de France. En septembre dernier, sur la place de la Bastille à Paris, par exemple, on pouvait lire sur leurs banderoles un amalgame entre des faits de pédocriminalité avérés (comme l’affaire Epstein) et un discours complotiste qui y voit un « système pédocriminel mondial ».

Parmi ces collectifs, « Rendez nous nos enfants » a été créé par une certaine Hélène Lombard, dont le fils a été placé en 2009. Ses propos sur son site Internet donnent une idée du niveau de divagation : « Sur ordres des juifs, des arabes et des francs-maçons, par des fonctionnaires qui se prétendent français, […] mon fils de 3 ans et 2 mois, m’est volé de mes bras, par racisme anti blanc, et par chantage et pour me punir d’avoir dénoncé les crimes de cette dictature juive, arabe et maçonnique!)) Elle qualifie son fils de « plus jeune prisonnier politique de France ».

Lombard n’en est pas à un délire près : sur son « CV » en ligne, on peut voir qu’elle a déposé une requête auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), dès 1999, pour « génocide des Français par le biais des vaccinations ». C’est le cas souvent chez les complotistes, la défiance envers un « système » se traduit dans tous les domaines.

Parmi d’autres « figures » de ce mouvement, Christian Maillaud, dit « Stan », un ancien gendarme révoqué, appelé par ses soutiens le « Zorro blanc », prétend traquer lui aussi les « réseaux pédophiles satanistes ». Il est d’ailleurs aujourd’hui en prison, pour avoir tenté d’enlever des enfants à un père que son ex–femme accusait à tort de pédophilie. Il est notamment soutenu par le polémiste d’extrême droite Alain Soral, lui-même grand pourfendeur des « réseaux pédocriminels satanistes » dont il parlait souvent sur la chaîne YouTube, avant qu’elle ne soit supprimée

L’idée d’un complot pédophile mondial est en tout cas une vieille antienne complotiste, qui se renouvelle régulièrement. Elle est relayée parmi certains « gilets jaunes ». Un groupe Facebook s’intitule ainsi Gilets Jaunes versus Pédocriminalité. Il compte environ 1.700 membres, et certains d’entre eux y ont posté récemment des messages de soutien aux ravisseurs de Mia. Ces théories trouvent même au passage un nouveau relais médiatique : le site FranceSoir, qui, on le sait, s’est bien éloigné du France-Soir des origines.

S’ajoute bien sûr, ces derniers temps, le phénomène QAnon.

Cette mouvance, née aux USA en 2017, s’implante peu à peu en France. Les QAnon, qui agrègent toutes sortes de complotismes, sont persuadés qu’un « État profond » organise un trafic mondial d’enfants et cherche à établir un « nouvel ordre mondial ».

Aux États-Unis, Trump était considéré comme leur sauveur. Ils ont été jusqu’à créer des montages photo d’Hillary Clinton mangeant des enfants. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) s’est penchée sur le phénomène, le considérant comme similaire à celui des sectes, de par « la diffusion d’informations falsifiées et une interprétation erronée d’événements ».

L’organisme estime que les théories QAnon sont apparues en France il y a deux ans.

Dans un rapport publié en février dernier, elle précise qu’elle a reçu 10 témoignages qui constatent « l’emprise et l’endoctrinement de proches par les QAnon ».

D’après ce rapport, il existe un groupe QAnon France sur la messagerie sécurisée Telegram qui regroupe quelque 4.000 personnes, ainsi qu’une boucle Telegram, Quoi2news ?, comptant près de 10.000 membres, qui diffusent des informations en français.

Une centaine de personnes de cette mouvance seraient suivies par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).

Il est intéressant enfin de comprendre quel est le terreau dans lequel ce complotisme autour de la pédocriminalité prospère. Il s’agit le plus souvent de parents dont le placement des enfants n’a pas été compris, dont le désarroi est réel et qui basculent. « Le problème, c’est que, souvent, les placements décidés par le juge ne sont pas bien expliqués aux parents, dans les relations avec les parents, nous manquons cruellement de pédagogie », constate Michèle Créoff, ancienne vice-présidente du Conseil national de protection de l’enfance (CNPE), ancienne inspectrice de l’ASE. « On doit aussi faire face à des gens qui se construisent dans un déni de leurs decultés. S’ils reconnaissaient leurs decultés, leurs enfants ne seraient justement pas placés. »

Certaines défaillances réelles de l’ASE n’arrangent rien (un documentaire de l’émission Pièces à conviction montrait notamment des foyers d’accueil dans lesquels les enfants qui sont censés être protégés étaient maltraités ou même agressés sexuellement).

Posons d’ailleurs la question : y a-t-il des « placements abusifs », comme le dénoncent des parents?

Parmi les 150.000 enfants placés chaque année, statistiquement, il y en a forcément, esti­ment certains éducateurs. Mais en France, la tendance serait plutôt à laisser le plus possible les enfants auprès de leurs parents biologiques, même s’ils sont en danger.

C’est ce que dénonce notamment Michèle Créoff. « Un rapport de l’Igas [Inspection générale des affaires sociales, ndlr] montre que 49 % des enfants victimes d’infanticide étaient connus des services sociaux, et 63 % étaient suivis par un médecin traitant », dénonce-t-elle. « Le problème majeur; c’est que l’on a du mal  à faire placer les enfants de manière préventive lorsque l’on est au courant des maltraitances ».

Elle reconnaît que, dans quelques rares occurrences, des placements pourraient être injustifiés : « Dans les cas de conflit entre les parents, certains juges ne veulent pas trancher, et placent les enfants à équidistance de l’un et de l’autre. À part ce bémol-là, qui peut être qualifié de « placement inadapté », on ne peut pas parler de phénomène de placements abusifs. »

Parmi les arguments des parents complotistes revient souvent le fait que chaque enfant placé rapporterait de l’argent à l’État. « C’est totalement faux », rectifie Créoff. « L’État donne une dotation globale en fonction de la population, pas en fonction du nombre d’enfants placés. »

Quant à l’argument de la pédocriminalité, elle ajoute : « Il y a eu une telle complaisance, de Matzneff à Duhamel, que cela peut conduire des esprits fragiles à tomber dans des dérives complotistes. Heureusement, c’est une complaisance qui vient d’être ébréchée. »


Laure Daussy. Charlie hebdo. 05/05/2021Laure Daussy. Charlie hebdo. 05/05/2021