Poker menteur !

Certains ont décrit ce qui s’est passé en région sud comme un mauvais vaudeville.

Cela en a l’apparence, mais la réalité est plus grave, plus inquiétante aussi. Dans un premier temps, dimanche dernier, le Premier ministre est envoyé au front par le cercle Elyséen pour annoncer une liste commune entre le LR Renaud Muselier et la liste du parti macroniste. Ce faisant, il mettait en évidence sa portée politique. « C’est un exemple de recomposition politique, la majorité présidentielle doit s’élargir », a insisté M. Castex, tandis que le porte-parole du gouvernement vantait une « alliance sur les idées ». Avant eux, l’ancien premier ministre Edouard Philippe se targuait déjà de faire travailler « la poutre » de la recomposition politique.

L’objectif de l’opération n’est en rien d’empêcher la victoire de l’extrême droite dans la région. Si c’était leur intention, un accord aurait bien pu être scellé après le premier tour. Rappelons qu’aux précédentes élections régionales, dans cette région comme dans les Hauts-de-France, les forces de gauche s’étaient retirées au second tour pour barrer la route à l’extrême droite, sacrifiant ainsi leur présence au Conseil régional pendant six longues années. Ajoutons qu’il apparaît curieux de plaider pour une liste unique de la droite et du parti macroniste dans le sud au premier tour, alors que dans le même temps le pouvoir poussait de toutes ses forces pour construire une liste macroniste dans les Hauts-de-France avec le ministre de la Justice qui, à chaque sortie, fait gagner des voix à l’extrême droite (j’y reviens plus bas). Ici, il n’y a qu’apparences.

L’enjeu qui préoccupe réellement le président sortant c’est évidemment la préparation de l’élection présidentielle.

On cherche, en haut lieu, à élargir sa base électorale en tentant de fusionner les électorats de la majorité présidentielle et de la droite. Au pouvoir depuis quatre ans, M. Macron a échoué à structurer une force politique élargie et ancrée dans les territoires.

La nomination de M. Castex à Matignon après les élections municipales était destinée à le permettre. Il n’en a rien été. Ce scrutin a au contraire montré la persistance d’un clivage gauche-droite. Il lui faut donc continuer à impulser, comme ces dernières semaines, des débats nauséeux pour contraindre la gauche à se déporter sur des sujets et un terrain qu’il choisit, tout en continuant à défier la droite dans le cadre d’une « alliance sur les idées ».

Les mandataires du grand capital peuvent donc bien s’entendre pour préparer ce qu’ils appellent « l’après pandémie » et empêcher toute remise en cause des intérêts capitalistes. S’entendre, par exemple, pour orienter la colère vers ‘le réfugié’ ou ‘le chômeur’ quand une majorité de nos concitoyens fait l’amère expérience des ravages de l’austérité sur les services publics de la santé, de l’éducation, comme sur le travail et sa rémunération… Ceci au moment où les « premiers de corvée » mesurent à quel point leurs intérêts sont diamétralement opposés à ceux des « premiers de cordée », qui se gavent comme jamais.

Revenons à la situation dans les Hauts-de-France : quel est le problème pour M. Macron ? Empêcher M. Bertrand d’être candidat à l’élection présidentielle en le prenant en tenaille.

En effet, le pouvoir souhaite une extrême droite à un niveau élevé au premier tour pour obliger M. Bertrand à faire appel au parti présidentiel pour conserver la présidence de la région Hauts-de-France. L’envoi du ministre de la Justice vise cet objectif : c’est un chiffon rouge chargé de faire monter encore le parti de Mme Le Pen.

Dans ces conditions, pensent les stratèges du pouvoir, il serait lesté de ce soutien qui l’empêcherait d’être candidat à la présidentielle. Bref, en guise de renouveau de la politique nous assistons à une malodorante tambouille politicienne qui écartera encore plus d’électrices et d’électeurs des urnes. C’est un jeu extrêmement dangereux. Rien désormais n’est impossible. On vient encore de le voir dans la région de Madrid, en Espagne, où droite et extrême droite vont gérer ensemble.

Il est de la responsabilité des forces et des électeurs de gauche d’empêcher ce faux choix entre le parti de l’argent-roi et le parti de la haine. Tous deux sont les défenseurs acharnés du capitalisme, qu’il soit mondialisé ou nationaliste. Dans les deux cas, les travailleurs sont mis en concurrence entre eux pour abaisser les salaires et les niveaux de protection sociale. Dans les deux cas, de lourdes menaces pèsent sur la sécurité sociale dans le quinquennat à venir.

Les forces de gauche rassemblées dans les Hauts-de-France doivent travailler à déjouer ces pièges terribles pour le monde du travail, les retraités et les jeunes. Les forces se réclamant de la gauche doivent mener campagne afin d’être repérées comme des forces combattantes déterminées contre l’extrême droite, dont il faut démystifier le faux-nez de son programme, et des forces se mettant à la disposition d’alternatives progressistes.  

Mesurons bien la nature nouvelle de la situation ! Des cadres, dont des têtes de liste de l’extrême droite étaient dans le même parti que MM. Sarkozy, Muselier et Bertrand il n’y a pas si longtemps. C’est le cas de MM. Garraud, Mariani, Chenu et Mme Morano qui se vante de voter les textes de l’extrême droite au Parlement européen. Du reste, sur l’autre flanc droit, M. Ciotti affirme n’avoir rien à reprocher à Mme le Pen, si ce n’est sa « capacité à gouverner ». M. Ciotti a-t-il fait acte de candidature au poste de Premier ministre de Mme Le Pen pour l’aider à combler ses lacunes ? De l’autre côté, l’une des têtes de liste du parti « les Républicains » vient du Front national en Bourgogne. C’est dans ce moment que M. Macron, incapable de structurer un parti, procède comme les entreprises par « croissance externe », en tentant une OPA sur le parti de droite. Ce faisant, une partie de la droite viendra avec lui, une autre partie gonflera l’ancien Front national.


Extrait de La Lettre du 08 Mai 2021 – Patrick Le Hyaric