L’esclavage, un déni français ?

Mal compris, mal transmis : notre passé esclavagiste suscite toujours le malaise.

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  • La France a décrété deux journées officielles de commémoration de l’esclavage : le 10 et le 23 mai. Pourquoi ?

Myriam Cottias, directrice de recherche au CNRS, directrice du Centre international de recherche sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc) et chercheuse au Laboratoire caribéen de sciences sociales : Dès qu’il a été décidé d’instaurer une journée nationale, après la loi Taubira, le choix de la date a fait débat.

Certains plaidaient pour le 4 février car c’est ce jour-là, en 1794, que l’esclavage fut aboli la première fois en France. Mais son rétablissement, en 1802, par Napoléon, entachait cette date. D’autres voulaient le 27 avril, en souvenir de la seconde abolition, en 1848. Mais cela signifiait que la fin de l’esclavage était le seul fait de la République, sans tenir compte des soulèvements d’esclaves.

Une association, le CM98, proposait le 23 mai, en référence à une manifestation de 1998 qui avait rassemblé un collectif d’associations des Outre-mer demandant la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Finalement, en 2006, et sur proposition du Comité pour la mémoire de l’esclavage, alors présidé par l’écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé, le président Chirac a choisi le 10 mai – en référence au 10 mai 2001, quand la loi Taubira fut adoptée.

C’est devenu la « Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ». Par ce choix de compromis, il s’agissait que toute la nation se retrouve. Cependant, une deuxième date de commémoration, le 23 mai, a été inscrite en 2016, comme « Journée nationale d’hommage aux victimes de l’esclavage ».

En clair, le 10 mai célèbre l’abolition et notamment son grand artisan, Victor Schœlcher, un Blanc ; tandis que le 23 mai est dédié aux victimes de l’esclavage. Cela racialise la commémoration (« Blanc » contre « Noirs ») et dévoie l’esprit de la loi Taubira.

  • L’essentiel n’est-il pas de célébrer l’abolition ?

Myriam Cottias. Oui, mais celle-ci doit être considérée dans toute son historicité, car elle fut le fruit d’un long processus.

  • Philosophique d’abord, la pensée politique ayant accepté peu à peu le principe d’une égalité du genre humain.
  • Économique ensuite, quand le sucre de betterave, produit de façon industrialisée dans le nord de la France, s’est avéré plus rentable que le sucre de canne des colonies.
  • Politique enfin, car dès les débuts de la colonisation, il y eut des révoltes successives d’esclaves, ou plutôt d’« esclavisés » comme je préfère dire, pour bien signifier que ces personnes, quoique prises dans un système de domination extrême, restaient des êtres humains, pas des choses.

Les esclavisés n’avaient pas forcément les moyens de grands soulèvements, mais ils se sont battus pour leur liberté. La révolte de Saint-Domingue, en 1791, fut même un cataclysme, longtemps oublié de l’histoire de France, et qui peine encore à y être réintégré. La colonie de Saint-Domingue, qui se situait sur l’île d’Hispaniola, dans les Caraïbes, produisait 80 % du sucre français ; elle faisait la richesse du pays, lui assurant une balance commerciale positive. Y vivaient des colons, des esclaves, mais aussi des affranchis, appelés « libres de couleur », et parfois extrêmement riches.

Lorsqu’en 1789 Louis XVI convoque des états généraux à Versailles, ces libres de couleur réclament d’y être représentés, ce que les Blancs n’acceptent pas. Leurs divergences déstabilisent la colonie, et les esclavisés comprennent qu’ils ont une carte à jouer. Leur soulèvement mènera à l’indépendance, dans la partie ouest de l’île, qui prend alors le nom de Haïti, le 1er janvier 1804 (l’autre partie, sous domination espagnole, deviendra plus tard la République dominicaine).

  • Les affranchissements d’esclaves étaient-ils nombreux ?

Myriam Cottias. Ils étaient continus et débutent dès les premières années de la colonisation – concernant au départ des femmes, concubines des colons, avec leurs enfants. Le nombre des affranchis s’est accru au fil du temps, d’autant que cette fraction de la population était très dynamique sur le plan démographique.

En Martinique, en 1845, 80 % des personnes libres sont « de couleur ». Elles occupent principalement des petits métiers urbains, mais certaines sont des propriétaires terriens, qui ont leurs propres esclaves. Il faut comprendre que c’était la norme, les colonies n’étaient pas des sociétés de salariat. Il n’y a pas de jugement moral à porter.

Même si rien ne peut le justifier moralement ?

Cette histoire est empreinte de souffrances inouïes, de résistance, de résilience. Mais une grille de lecture moralisatrice empêche de la voir pour ce qu’elle est : un élément important du passé de la France, qui s’est inscrit dans un écheveau complexe de relations sociales, économiques, politiques. La relation esclavagiste est perverse. Les historiens, quelle que soit l’avancée de leurs recherches, ont du mal à transmettre cette idée de complexité sans être accusés de complaisance par rapport au système esclavagiste… ou sans être utilisés pour minimiser son horreur – le fait que des affranchis aient eu eux-mêmes des esclaves ne peut pas être un argument pour relativiser la violence de la relation esclavagiste des colons.

Le sujet est souvent ramené à des antagonismes simplistes, entre ce qui est bien et ce qui est mal. La question de la repentance, par exemple, est une idéologie aux fondements implicites racialistes, qui construit des frontières entre les individus, malgré la multitude des origines des Français. La responsabilité de chaque citoyen, aujourd’hui, est plutôt de ne pas reproduire les discriminations d’hier.

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  • Comment l’histoire de l’esclavage est-elle enseignée en France ?

Myriam Cottias. L’article 2 de la loi Taubira prévoit que la traite et l’esclavage doivent occuper « la place conséquente qu’ils méritent » dans les programmes scolaires. Ils sont donc désormais inscrits au curriculum national… mais pas de la même manière selon qu’on se trouve en filière générale ou professionnelle ! Dans celle-ci, on étudie l’histoire de façon assez détaillée alors qu’en filière générale, les élèves apprennent l’esclavage au Brésil, aux États-Unis, et l’abolition en France !

Comme si nous étions incapables de penser ce passé. Et comme si, aux jeunes d’origine antillaise ou africaine, supposément plus nombreux dans les lycées professionnels, on enseignait « leur » histoire, pas celle de la France…

La République se refuse à considérer la « race » tout en se permettant ce genre de différence. Elle est en contradiction avec elle-même. Si la notion de race n’existe pas scientifiquement, force est de constater qu’elle est une expérience sociale, vécue par une partie de la population.

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Propos recueillis par Valérie Lehoux. Télérama. Titre original : « l’esclavage, en déni français ?

Source (extraits)