Il y a 40 ans…

Que reste-t-il de la « culture » Lang ?

Décentralisation, démocratisation, dépoussiérage… la culture fut un des grands chantiers de la gauche en 1981.

L’intuition, le charisme, le verbe, l’énergie, la conviction, le goût de l’art et la passion des créateurs : lorsque Jack Lang s’installe en 1981 dans le fauteuil du ministère de la Culture, n’en déplaise à ceux qui lui préféraient le communiste Jack Ralite, il s’impose comme l’homme providentiel.

À peine nommé, le fondateur du Festival mondial de théâtre de Nancy (1963-1983) obtient le doublement de son budget. « Ce gouvernement ne compte pas un ministre de la Culture mais, si je puis dire, quarante-quatre », s’exclame-t-il à l’Assemblée nationale devant ses quarante-trois confrères, membres du gouvernement.

Son entrée en matière est tonitruante. Elle contribue à nourrir une légende dorée, laquelle, par ailleurs, ne ment pas lorsqu’elle rappelle sa complicité avec François Mitterrand, cet amoureux des livres qui voulait faire de la culture un projet de civilisation.

Avoir l’aval d’un président de la République aide à parfaire l’aventure. Jusqu’en 1993, à l’exception d’une brève éclipse, entre 1986 et 1988, lorsque François Léotard s’installe rue de Valois, Jack Lang réforme de fond en comble le paysage français. Et le modernise.

Les arts s’ouvrent au rock, à la bande dessinée, à la mode. Des maisons futuristes sortent de terre : la pyramide du Louvre, les Zénith ou l’Opéra Bastille. Les subventions affluent dans les institutions publiques qui font de la place à une création d’excellence, tout en guettant les talents émergents. À peine créés, vingt-trois fonds régionaux d’art contemporain (Frac) achètent et exposent des œuvres dans tout le territoire.

Les fêtes nationales se multiplient : Techno Parade, Fête du livre, de la musique. Le pays honore son histoire : Journées du patrimoine, bicentenaire de la Révolution française. Giorgio Strehler (1921-1997), un Italien, dirige le Théâtre national de l’Odéon, à Paris. Le plasticien Daniel Buren heurte le bon goût avec ses colonnes noir et blanc érigées au Palais-Royal. Les radios libres choquent les oreilles trop prudes.

Le ministre n’a pas froid aux yeux. Vent debout contre l’impérialisme culturel, il fait de l’exception française l’alpha et l’omega de son action. La politique de rigueur mise en place dès 1983 l’épargnant lui et son ministère, il propage en cadence la nécessité d’un art présent partout et en toutes circonstances. Et exécute sa mission avec un faste qui ne souffre ni demi-mesure ni discrétion.

Au savoir-faire, Jack Lang appose un faire savoir digne des meilleurs publicitaires. Il est le fer de lance culturel des septennats mitterrandiens. Entouré de femmes et d’hommes éclairés, acquis à sa cause, il prend toute la lumière. Pour le meilleur : il incarne à lui seul une France progressiste, antiraciste et multiculturelle. Pour le pire : aucun de ses successeurs n’a su ou pu rivaliser avec lui.

Ses douze ans de règne ont écrit une page que l’on nomme désormais « les années Lang ». Les nostalgiques de l’époque lui sont reconnaissants d’une vie qui fut foisonnante. Quant à la jeunesse d’aujourd’hui, si elle sait ce qu’elle lui doit, elle regarde vers un avenir où il n’y a plus de rôle pour lui.


Joëlle Gayot. Télérama. Titre original : « Quarante ans après Mai 81, que reste-t-il des années Lang ? ».

Source (extrait)


France ou va ta culture ? Ne la laissons pas s’américaniser ! MC