Pauvreté publique richesse privée

Avec le Covid, un très joli problème de politique économique, qui est aussi et surtout un problème d’économie politique, se pose.

En effet, la fable selon laquelle « l’argent magique » n’existerait pas n’est plus recevable : par un de ces paradoxes dont l’Histoire ale secret, c’est au moment où l’État s’endette comme jamais que cette dette lui coûte le moins cher. Oui, désormais, et pour des années, pour un pays comme la France, l’argent est gratuit (1).

Les diverses mesures adoptées au cours des douze derniers mois, jointes aux pertes de recettes fiscales, ont coûté 400 milliards d’euros au budget de l’État. Avec cette somme, avant la crise, il aurait été plus que facile de régler les difficultés les plus pressantes du pays : dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la recherche, du logement, de la sécurité, des retraites.

Surtout, cet argent gratuit est toujours disponible.

Mais les membres du gouvernement ne sont pas capables d’assimiler ce fait, parce qu’il heurte leurs croyances préétablies, solidement fondées sur leur immense ignorance (les travaux de psychologie montrent que l’ignorance alimente les certitudes).

Il y a ici un problème démocratique majeur : pendant enoore un an, la grande presse va nous parler de la dette publique comme d’un problème, alors que les personnes informées savent que ce problème n’existe pas.

De plus, si l’argent public dépensé les mois passés est, certes, d’abord allé aux salariés en chômage partiel et aux entreprises en faillite, il est aussi allé dans la poche des plus gras d’entre nous, puisque les entreprises sont libres de l’utiliser comme elles le souhaitent.

Voici quelques récents titres de la presse : « Le nombre de banquiers millionnaires atteint un sommet chez BNP Paribas » (Les Échos, 28 avril); « Total, Sanofi, Axa… En pleine crise, les dividendes du CAC 40 se portent très bien » (L’Obs, 27 avril); « Bourse : comment expliquer la hausse du CAC 40, qui atteint un niveau inédit depuis 2007 ? » (France Info, 7 avril 2021), etc.

La conclusion est évidente : si les États sont toujours plus pauvres, les entreprises sont, elles, toujours plus riches (les deux choses étant liées, coucou la concurrence fiscale). S’il y a toujours plus de dividendes, c’est parce qu’il y a toujours moins d’impôts sur les entreprises.

La chose a beau être dénoncée avec force statistiques par Joseph Stiglitz ou Thomas Piketty, aucun parti susceptible de gouverner ne semble la connaître.

Or si la richesse collective, celle du pays, est grande, tout le discours sur la nécessité des « efforts » s’effondre. Il ne faut pas chercher plus loin l’immense perte de crédibilité des dirigeants – et des journalistes radio et télé – des dernières décennies.

Avec Joe Biden, une mini-prise de conscience s’effectue.

À cause du passage à la Maison-Blanche de The Donald, Biden, contrairement à Obama, est obligé de se préoccuper, vraiment, de la classe moyenne, première bénéficiaire de son plan de relance.

À l’échelle de la planète, Biden souhaite créer un impôt de 21 % sur les profits des multinationales. Comme toujours incapables de la moindre initiative, Français et Allemands se sont soudain réveillés pour soutenir Joe. Bruno Le Maire a même déclaré que «  les gens en ont marre que les grandes entreprises ne paient pas leur juste part de l’impôt  (2)».

 Un bon point pour cette prise de conscience, tardive mais bienvenue. Si le terme « débat démocratique » doit commencer à retrouver un sens, il faudra que cette promesse soit tenue, et rapidement.


Jacques Littauer. Charlie hebdo. 05/05/2021


  1. «Dette publique : guide de survie pour le Réveillon », de Gilles Raveaud (blog Alternatives économiques, 14 décembre 2020).
  2. «Paris et Berlin favorables à un impôt minimum de 21% pour les entreprises» (Les Échos, 27 avril 2021).