Aucun hasard

C’est ce tente d’expliquer le chercheur Thomas Sauvadet, spécialiste du phénomène des bandes de jeunes, alors que les violences se multiplient, amplifiées par la crise actuelle.

Thomas Sauvadet étudie depuis vingt-cinq ans les phénomènes des bandes dans les quartiers dits sensibles. Il en a développé une connaissance telle que les travailleurs sociaux font fréquemment appel à lui pour les comprendre.

  • À intervalles réguliers, depuis quarante ans, des enfants s’entretuent dans les quartiers sensibles, à l’occasion d’affrontements entre bandes rivales

On ne peut pas dire qu’ils se fassent la guerre comme les gangs des ghettos de Los Angeles ou des favelas de Rio (où l’espérance de vie ne dépasse pas la vingtaine d’années). En France, heureusement, on n’en est pas encore là.

Ces jeunes, socialisés dans des bandes, grandissent dans un tel contexte de stress, de machisme et d’insécurité que la plupart ont pour objectif premier de développer un capital guerrier.

C’est-à-dire un ensemble de compétences, psychologiques, techniques, physiques ou sociales, mobilisables pour se défendre ou pour attaquer, dans des milieux où les protections policières et judiciaires sont défaillantes ou inexistantes.

  • Concrètement ?

Ce peut être la pratique de la boxe thaïe, l’acquisition d’un rottweiler ou d’un pitbull, le maniement d’armes à feu…

Ce capital assure la sécurité du jeune et de ses proches, mais aussi des privilèges symboliques et matériels du quartier, dans l’économie illégale (trafic de cannabis) comme légale (petits commerces de proximité, milieu associatif…).

La réputation de ce capital guerrier, une fois établie, dispense le jeune de passer à l’action : la simple menace suffit. Il n’empêche que, tel un sportif de haut niveau qui se prépare à franchir obstacles et épreuves, il se conditionne en permanence au passage à l’acte. En commençant par mépriser la peur. Les rixes sont l’occasion de mettre en scène ce déni. Elles sont une affirmation collective : « On n’a pas peur. »

  • Ces jeunes au capital guerrier sont-ils à ce point abandonnés par leur famille comme par l’État ?

Ils subissent différentes formes d’abandon et de rejet. Tout d’abord, les abandons et rejets familiaux, lorsqu’ils ne grandissent pas dans des familles violentes au sein desquelles la culture de bande (pratiquée par des frères, voire le père et les sœurs) se confond avec la culture familiale.

Ensuite, les abandons et les rejets scolaires : tel jeune s’enfonce dans le silence au fond de la classe, ou perturbe les cours et insulte les profs, s’exclue ou est exclu de l’école…

Puis la dure loi d’un marché du travail saturé et ultra concurrentiel, avec des employeurs qui ont l’embarras du choix. Le marquage est là : les trous dans le CV, la façon de parler, de bouger, de s’habiller. Autant de stigmates.

Quant aux autorités publiques, malgré les millions qu’elles investissent dans la rénovation urbaine ou pour soutenir le milieu associatif, elles sont garantes d’un modèle de société capitaliste, où la concurrence et l’intérêt personnel déterminent tant l’économie que la culture

  • Ces jeunes sont-ils représentatifs de l’ensemble de la jeunesse des quartiers ?

Ils ne sont qu’une minorité. Il est très difficile d’évaluer précisément leur nombre, sur les quelque mille cinq cents quartiers concernés par la politique de la ville en France, ou les dix millions de personnes qui vivent dans des logements sociaux. Mais globalement, on peut estimer que ces bandes représentent 10 % de la jeunesse masculine.

  • De quel type ?

D’un tout autre genre ! Le principal risque est celui de l’épuisement au travail : domestique (responsabilité de la fratrie, aide aux parents pour leurs tâches administratives…), scolaire, professionnel et même sportif (certains s’astreignent à des exercices sportifs quotidiens intensifs). Cela était ressorti d’une étude que j’avais menée, avec d’autres sociologues, en Seine-Saint-Denis, auprès d’un échantillon de mille jeunes âgés de 12 à 25 ans, en 2004, 2006 et 2008, à la demande du Conseil général. Ces jeunes-là ne peuvent s’offrir une crise d’adolescence. Ils sont sérieux, voire rigoristes, avec une influence de la religion, musulmane ou évangéliste notamment. Leur leitmotiv est : « S’en sortir. Travailler ! Surtout ne pas couler ».

  • Comment cette jeunesse se positionne-t-elle vis-à-vis du phénomène de bandes ? Et même de l’ultraviolence, et de plus en plus jeunes, à en croire certains médias ou politiques. Est-ce ce que vous constatez sur le terrain ?

L’impressionnant développement du trafic de stupéfiants depuis les années 1980, et de son corollaire, le trafic d’armes, explique en effet que ces jeunes soient de plus en plus violents. Songez que dans certains quartiers, le trafic de shit peut générer jusqu’à 1 million de chiffre d’affaires mensuel !

Dans ces conditions, pas étonnant que des armes, y compris des armes à feu, ruissellent jusqu’aux plus jeunes. Ils s’en servent principalement pour intimider. Savez-vous que la France est, depuis les années 1990, le deuxième exportateur mondial de gangsta rap, derrière les Américains ? Dans leurs clips, de multiples rappeurs gangstas, comme Booba ou Kaaris, scénarisent l’usage de ces armes aussi bien que les situations de rixes. On imagine bien l’impact que cela peut avoir sur les plus jeunes, fascinés…

  • De quelle manière la pandémie et son cortège de tensions influent sur la situation ?

On a atteint un point de saturation, avec les confinements successifs. Difficultés économiques des foyers, tensions liées à l’exiguïté des logements pour des familles nombreuses, apprentissages scolaires perturbés, tensions avec la police, impossibilité de trouver des exutoires dans le sport et repli sur les réseaux sociaux…

Cela rend la situation explosive. Il suffirait d’une étincelle (un adolescent blessé ou tué par la police, une mère de famille voilée qui serait victime collatérale d’une action policière) pour que ces jeunes se trouvent un ennemi commun, à savoir la police et passent des rixes inter quartiers aux émeutes. Un ennemi commun, cela fédère. Et permet de mettre le feu aux poudres.


Lorraine Rossignol. Télérama. Titre original : « Thomas Sauvadet, sociologue : “Il suffirait d’une étincelle pour qu’on passe des rixes aux émeutes” ».

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