La France bordée de régions côtières ou chacun aime se baigner…

De vraies baignades au milieu des pesticides… mais tout le monde s’en contrefout !

(Presque) tout le monde.

À peine si des travaux isolés, sans envergure et sans allant ont été menés sur la présence des pesticides dans l’eau de mer (1). On sait ainsi que des cocktails de pesticides peuvent s’attaquer à des espèces de plancton marin, jusqu’à modifier des équilibres écosystémiques fragiles.

On a appris également qu’en mer Baltique, en mer de Norvège, en mer du Nord, on pouvait retrouver des traces dans l’eau de médicaments, de pesticides, d’additifs alimentaires.

On ne savait pas, jusqu’ici, que la France est touchée de même, et que la situation y est grave. Sans pour autant souffler dans le clairon, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) vient de rendre publics des résultats qu’on qualifiera de flippants(2).

Dix lagunes françaises de Méditerranée ont été explorées. Ce qu’est une lagune ? Un étang, une pièce d’eau séparée de la mer par un cordon sableux ou rocheux, où se mêlent à des concentrations variables eau salée et eau douce.

Sur les 10, au moins un est connu de toute la France : l’étang de Thau est en effet un haut lieu de production d’huîtres et de moules – 600 établissements, 12 000 tonnes d’huîtres par an – qui emploie environ 2000 personnes. Pas touche au grisbi ! On comprend dans ces conditions la prudence de Sioux de l’Ifremer, qui prend soin de dire et répéter que Thau est l’un des moins pollués aux pesticides des 10 étudiés. Et pourtant!

On peut lire par exemple : «Le risque chronique lié à la présence de pesticides y est néanmoins jugé fort», ou encore – à propos des pesticides irgarol et métolachlore-que des études «rapportent des effets d’embryotoxicité chez les larves d’huîtres à des concentrations chroniques proches de celles retrouvées dans notre étude ». Traduction : les larves d’huîtres dégustent. Mais pas nous, bien sûr.

Cela ne serait rien encore si ce n’était un sinistre commencement. L’étude Ifremer note ainsi : «Sur les 72 pesticides recherchés, 49 substances différentes ont été quantifiées au moins une fois au cours de l’étude (dont 6 substances prioritaires sur les 9 recherchées). Parmi celles-ci, on retrouve en moyenne 29 substances différentes simultanément lors de chaque prélèvement. » Bien que ce jargon rebute, retenons que l’on trouve beaucoup des pesticides recherchés.

Mais c’est le détail qui fait le plus mal, car l’étude constate « à risque jugé « fort » pour la santé des écosystèmes de huit lagunes sur 10 », car « entre 15 et 39 pesticides [ont été] retrouvés dans chaque lagune ». Pas si grave?

Si. Car « le cumul des pesticides constitue une problématique à part entière ». Même si l’on réussissait à réduire la présence de chaque substance, « l’effet du cumul des pesticides entraînerait encore un risque chronique pour 84 % des prélèvements réalisés dans le cadre de cette étude ». Commentaire désabusé de la chercheuse Karine Bonacina, qui a participé au travail : « Avant cette étude, l’état chimique de ces lagunes était considéré comme « bon ». »

Bien entendu, nulle autorité n’a le moindre intérêt à considérer de tels résultats. Ni les préfets, ni le ministère de l’Écologie, ni même et peut-être surtout les conchyliculteurs, qui ont tant à perdre à reconnaître l’étendue de la contamination des huîtres et des moules.

Question :

  • Dans une France qui se jette à corps perdu dans la consommation de produits bio, est-il durablement possible que l’on continue à boulotter des fruits de mer farcis au métolachlore ou au glyphosate ?

Annexe mais redoutable :

  • Dans quelle tambouille chimique se baignent les gentils estivants de juillet et d’août?
  • Fait-on des analyses chimiques des eaux de baignade, notamment au débouché de nos grands fleuves, surchargés de chimie de synthèse et de cocktails médicamenteux?
  • Le fait-on à Trouville, qu’arrose si gentiment la Seine, après avoir drainé tant de régions agro-industrielles ?
  • Le fait-on à La Baule, où la Loire dépose sans jamais s’arrêter ce qu’elle trimballe au long de son cours?

Euh, non. Combien de pesticides en bouche quand bébé boit la tasse?


Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 28/04/2021


  1. Il faut citer le décevant Plancton marin et pesticides : quels liens ?, coordonné par Geneviève Arzul et Françoise Quiniou (Éditions Quoe). Et quelques notations issues du programme européen Jerico-next.
  2. wwz.ifremerfr/Espace-Presse/Communiques-de-presse/Pesticides-dans-les-lagunes-de-Mediterranee-un-nouvel-indicateur-permet-de-mieux-evaluer-le-risque-ecologique