Les inégalités ne seraient pas nouvelles…

Si l’écart entre pauvres et riches se creuse toujours plus, les inégalités ne sont pas nouvelles. Nées à la préhistoire avec l’agriculture ? Les historiens sont divisés…

 […] En 2015, les 62 personnes les plus fortunées possédaient un capital équivalent à celui de quelque 3,5 milliards d’individus (soit la moitié la plus pauvre de l’humanité). Et la crise du Covid n’a pas bousculé le schéma, au contraire : l’an passé, selon l’agence Bloomberg, les 100 milliardaires les mieux dotés auraient vu leur fortune enfler, au total, de plus de 1 000 milliards de dollars.

Quant à l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, il détient plus que la richesse annuelle produite par l’Algérie, le Qatar ou la Hongrie.

De tels niveaux d’inégalités semblent relever du jamais-vu… Pourtant, ils ne sont peut-être pas inédits : « Il y a 2 000 ans, dans l’Empire romain, les plus imposantes fortunes privées étaient environ 1,5 million de fois supérieures au revenu annuel moyen par habitant — à peu près le même ratio qu’entre Bill Gates et l’Américain moyen actuel », nous apprend Walter Scheidel dans Une histoire des inégalités, somme parue aux États-Unis en 2017 et qui vient d’être traduite en français.

Ce professeur d’histoire à l’université de Stanford, spécialiste de Rome, y brosse une perspective qui embrasse toutes les régions et toutes les époques, nous fournissant deux enseignements cruciaux pour la nôtre.

  • Le premier, c’est que les sociétés humaines produisent naturellement des niveaux d’inégalités croissants ;
  • le second, que les plus fortes réductions de ces inégalités proviennent toujours d’événements violents.

Walter Scheidel en identifie quatre :

  • les guerres de masse,
  • les révolutions « transformatrices »
  • les faillites des États
  • les pandémies,

À partir de quel moment les sociétés sont-elles devenues inégalitaires ?

Pour l’historien, un basculement fondamental s’est produit avec le néolithique, débuté il y a 10 000 ans et marqué par l’apparition de l’agriculture. C’est là, dit-il, qu’eut lieu la « grande déségalisation ».

Auparavant, le très long paléolithique (couvrant l’immense majorité de l’histoire humaine, d’il y a quelque 3 millions d’années à 10 000 ans avant notre ère) n’autorisait selon lui que des inégalités sociales et économiques « sporadiques et éphémères », en raison de la petitesse des groupes humains, du nomadisme et de la faiblesse de la production.

Jusqu’à ce qu’un basculement climatique change la donne : il y a environ 11 700 ans débute l’holocène, dans lequel nous sommes toujours, période marquée par la fin de l’ère glaciaire et l’apparition d’un durable redoux. Il a créé un environnement nouveau, favorable au développement : les millénaires suivants verront ainsi l’émergence de l’agriculture, de la sédentarisation et des premiers grands empires.

Des avancées qui ont « permis à l’humanité d’extraire plus d’énergie de l’environnement et de voir sa population augmenter ». Mais qui ont aussi « jeté les bases d’une répartition de plus en plus inégalitaire du pouvoir et des ressources matérielles ».

Walter Scheidel insiste sur un point, à ses yeux essentiel : la domestication, des animaux et des végétaux. Car elle ouvre la voie à la formation de ressources régulières, que des hommes peuvent s’approprier.

Si certaines sociétés se sont certes avérées inégalitaires sans agriculture (comme sur la côte ouest de l’Amérique du Nord), « la culture des céréales a joué un rôle déterminant dans le développement de hiérarchies sociales plus complexes ».

Cette thèse est également défendue par l’anthropologue James Scott, qui, dans Homo domesticus (éd. La Découverte, 2019), expliquait de la même façon la naissance des premiers États en Mésopotamie, en Chine et en Égypte durant la période néolithique.  […]

Dans ce type de société, une fraction de l’élite (qu’il qualifie de « 1 % originel ») va alors prendre la tête des structures politiques qui deviendront plus tard des États, posant « les bases d’une stratification socio-économique croissante ». Et donc… d’inégalités, qui vont persister et s’accroître avec le temps.

Quelques millénaires plus tard, ce « 1 % originel » est désormais incarné par une poignée de multimilliardaires, tel le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, ou celui de Microsoft, Bill Gates…

 […]

Emmanuel Guy,  […] soutient que la sophistication de l’art pariétal européen, qui date du paléolithique, et qu’on trouve par exemple dans les grottes de Lascaux et de Chauvet, prouverait l’existence de sociétés déjà hiérarchisées. Les artistes préhistoriques, explique Emmanuel Guy, faisaient en effet « montre d’une réelle science, et il est difficilement concevable qu’ils aient pu l’acquérir de manière spontanée sans qu’ils y consacrent une grande partie de leur temps ».

Cette complexité ne pourrait être le fait que de sociétés aux inégalités assez prononcées pour qu’émerge une classe dominante. « L’art des grottes aurait, dans cette optique, le rôle clé d’affirmer cette hiérarchie : équivalent d’un code héraldique, il permettrait à une caste de se différencier en se prévalant de ses origines mythiques. »

Le chercheur y voit les traces d’un « paléocapitalisme ».

La thèse d’Emmanuel Guy s’oppose à l’hypothèse dominante d’une apparition plus tardive des sociétés inégalitaires, au néolithique, avec l’agriculture.  […]

Derrière cette controverse enflammée sur les origines des inégalités se profilent en réalité deux débats philosophiques.

  • Le premier interroge sur les communautés humaines, qui peuvent partager des caractéristiques similaires, tout en débouchant sur des sociétés différentes. En effet, « comment interpréter que, dans certaines sociétés, la richesse semble s’épanouir sans entraves, s’exposer et se glorifier, tandis que dans d’autres elle reste contenue — on serait tenté d’écrire “corsetée” —, au point d’être parfois à la limite du discernable ? » questionne Christophe Darmangeat, disciple revendiqué d’Alain Testart.
  • Le second débat est au cœur des reproches de Charles Stépanoff à Emmanuel Guy. Le premier reprochant au second de plaquer des notions actuelles (comme celle de capitalisme) sur des époques aussi lointaines.

 […]

Et si, comme il le croit, les communautés humaines ont toujours produit des dominants et des opprimés, cela signifierait, toujours à ses yeux, qu’« à l’heure du désastre écologique, la possibilité d’échapper à cette logique d’exploitation du milieu naturel serait d’autant plus compromise ».

Vu ainsi, l’enjeu du débat semble tout à coup beaucoup moins préhistorique.


Youness Bousenna. Télérama. Titre original : « Les inégalités ? Elles dateraient de la Préhistoire ! ». Source (extraits)