Annalena Baerbock

La femme à la main Verte

« Je ne suis pas la femme à côté de Robert. »

Dessin de Kiro – Le Canard – 28/04/2021

« Je ne suis pas la femme à côté de Robert. »

Bien sûr que non, en voilà une drôle d’idée, elle est Annalena Baerbock, candidate des écolos allemands à la Chancellerie. De l’avis général, elle est dans la course. Jeune et pimpante, d’une habileté confondante, une rhétorique simple et efficace, un zeste d’humour, une capacité bluffante à éviter toute polémique. C’est bien simple : elle a 40 ans, elle est le nouveau monde, les autres sont des vieux crabes responsables de l’immobilisme qui ronge l’Allemagne, compris ?

La politique, dans le fond, on s’en fout, ce qui compte, c’est de gagner. Avec les conservateurs, les libéraux, les sociaux-démocrates ou l’extrême gauche, ou tous à la fois, qu’est-ce que ça peut bien faire ?« Elle a la culture du compromis, qui n’a rien à voir avec la compromission, une attitude qu’on a le plus grand mal à comprendre en France », la défend Daniel Cohn-Bendit.

« Elle sait ce qu’elle veut », a dit Robert, l’homme à côté d’elle sur la photo. Robert Habeck, qui dirige le parti avec elle depuis trois ans, une pointure qui a dû s’effacer en faisant contre mauvaise fortune bon coeur.

Diplômée de la London School of Economics (LES), élue de Potsdam au Bundestag, réélue en 2017, elle est «pragmatique » et pour « une prospérité respectueuse du climat», pour un capitalisme «régulé », voilà qui ne va pas effrayer le bourgeois conservateur lassé par la CDU, et qui bâille un peu en écoutant Merkel. Seize ans avec « Mutti », c’est peut-être longuet.

De l’eau dans le gaz

Macron, qui n’aime pas les losers, a vite repéré l’étoile montante, et a dîné avec elle à Munich il y a un peu plus d’un an. Ces deux-là se sont entendus comme larrons en foire. La dame s’est montrée vive, parfois véhémente, ça tombe bien, Macron ne déteste pas la baston. Annalena n’est sans doute pas enthousiasmée par les parties de chasse à Chambord de Macron, ni par son petit côté Rotary Club de la Motte-Beuvron, ni par les EPR qu’il développera vraisemblablement s’il est réélu, mais, en bonne pragmatique, elle a fait taire ses divergences.

« Ça a bien fonctionné entre eux », confirme Cohn-Bendit, qui a poussé à la rencontre. « Les Grünen se sont beaucoup embourgeoisés », reconnaît un eurodéputé français écolo. L’année dernière, ils ont fêté les 40 ans de leur parti dans un centre d’exposition avant-gardiste de Berlin-Est super-cool, en présence du président de la République, Frank-Walter Steinmeier. De l’avis général, peu de pulls tricotés main, si peu de cheveux longs ; fin prêts pour l’exercice du pouvoir, les Grünen. « Si Annalena Baerbock devient chancelière à l’automne prochain, ce sera excellent pour Macron, qui est totalement en accord avec elle sur ce que doit être la politique européenne », assure Jean-Louis Bourlanges, président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée.

Elle a réussi à mettre un terme aux divisions dans un parti où tout sujet finissait en querelle. C’est le moment des Grünen, ils le sentent, le pouvoir est là, à cueillir comme un fruit mûr, à l’heure où EELV relance la machine à perdre. « Ils sont si soudés qu’ils ressemblent à une armée et font presque peur. Heureusement, il leur faudra attribuer les postes après le scrutin, et, là, il va y avoir des frictions », s’amuse un écologiste français qui sait de quoi il parle.

Des « frictions », il pourrait bien y en avoir encore, sur des sujets décisifs. « Comment les écologistes allemands, s’ils sont à la barre, vont-ils se positionner sur l’énergie et le gaz ? Ils sont contre le nucléaire, d’accord, mais ils sont aussi violemment opposés au projet d’oléoduc Nord Stream II, ce qui veut dire que l’Allemagne va se priver du gaz russe. Comme le charbon est très polluant et que les énergies renouvelables, hors de prix, ne suffiront pas, on a hâte de les voir à l’oeuvre », ironise un industriel français.

Un faux Landicap

Annalena Baerbock n’a aucune expérience dans le secteur privé, et n’a jamais gouverné dans aucun Land Un handicap qui, depuis peu, joue pour elle. « Il y a une telle conscience de la sclérose alle­mande, de la lenteur qui nous envahit que sa jeunesse et son inexpérience attirent », affirme un fonctionnaire allemand du Parlement européen.

On dirait parfois que Merkel lui fait la courte échelle, en s’affichant avec elle au Bundestag en de petits apartés remarqués. Le candidat désigné par la CDU pour la course à la Chancellerie, Armin Laschet, n’est ni populaire ni charismatique. « Pour paraphraser « Le Père Noël est une ordure », je dirais : « Je ne voudrais pas être méchante, mais il est gentil » », s’amuse une députée française familière de la politique allemande.

Annalena Baerbock peut être contente. Même l’ennemi irréductible des écolos, le chef des conservateurs de Bavière, Markus Söder, a mis un genou à terre. Il a récemment convoqué la presse, puis, tel saint Paul sur le chemin de Damas, il a soudain pris la pose en enlaçant un arbre.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 28/04/2021