La gauche française touche au génie.

Pas en matière de flair électoral, sur ce terrain, ça semble plutôt mal engagé …

Elle dispose d’un sens de l’orientation proche du super-pouvoir. Il suffit d’entendre les perçantes analyses de certains de ses leaders, ou encore de lire quotidiennement Le Monde ou Libération, pour constater que, dès lors qu’il s’agit de décréter ce qui est « de gauche » ou « de droite » parmi les grands sujets politico-sociétaux, elle est infaillible.

Ainsi, la laïcité, c’est de droite ! Voire franchement d’extrême droite !!! Si vous avez le malheur de ne pas cracher par terre et de vous signer trois fois après avoir prononcé ce mot diabolique, vous serez irrémédiablement expédié dans La « fachosphère ».

La discrétion avec laquelle Le Monde a fait état d’un sondage (dont il avait pourtant l’exclusivité) révélant que la majorité des Français, Alsaciens-Mosellans compris, était favorable à la fin du Concordat et largement contre le financement public d’édifices religieux montre jusqu’au ridicule qu’on n’est jamais trop prudent pour se préserver de faire-le-jeu-du- Rassemblement-national : pas un mot dans l’édition papier et enterrement immédiat dans les tréfonds du site Internet.

En revanche, si vous voulez savoir pourquoi la laïcité persécute les croyants ou comment la liberté d’expression menace les libertés religieuses, vous n’avez que l’embarras du choix, une tribune chasse l’autre et des kilomètres d’interviews de doctes « sachant » sont à votre disposition.

L’autre grand marqueur de droite, c’est le «ré­galien». Là encore, c’est récurrent, il se passe rare­ment une journée sans que Libé nous explique que, quand Emmanuel Macron s’exprime sur la sécurité, sur le terrorisme ou sur la justice, c’est pour muscler sa « jambe droite ». Comme si Macron n’avait jamais eu autre chose que deux jambes droites (ce qui était déjà évident lorsqu’il n’était que ministre de l’Économie, sous Hollande). Et comme si, surtout, le « régalien » n’était pas au coeur de l’exercice de l’État, qu’il soit dirigé par la gauche ou par la droite.

Passons maintenant à ce qui est vraiment de gauche, ce qui vous ancre dans le camp du progressisme. Bien sûr, il y a les questions de répartition des richesses et de justice sociale, les ouvriers licenciés et les miséreux qui prolifèrent, mais on sent bien que ce n’est plus ce qui enflamme le cœur du militant, du politique, du journaliste ou du twitteur compulsif. Même les migrants qui viennent mourir sur nos plages ne semblent demeurer dans les discours que parce qu’on ne peut faire à moins et que le Rassemblement national n’en veut vraiment pas, de ces pauvres-là…

Quant à l’écologie, tout le monde s’en réclame, même les capitalistes. Non, ce qui démarque et fait réellement vibrer de passion le progressiste, c’est le changement de sexe ou la légalisation du chichon. Là, on sent la motivation, l’exaltation dans la voix et sous la plume. Oui, c’est caricatural. Mais la gauche, en tout cas la partie qui s’affirme comme la plus « pure », est devenue une caricature. C’est désolant, désespérant même, mais c’est ainsi. Le jour où Marine Le Pen choisira comme lieutenant un trans fumeur de joints, cette gauche-là sera idéologiquement à poil.

C’est ironiquement à une époque où, entre crise écologique et crise de modèle social, la réalité lui donne raison et que l’on aurait le plus besoin de s’appuyer sur ses fondamentaux que sont l’universalisme, le rationalisme et le républicanisme, qu’une partie de la gauche décrète que ces valeurs ne sont plus les siennes, et qu’elle préfère se consacrer au développement personnel. Ce qui est louable, mais ne suffit pas à bâtir un projet de société susceptible de déplacer des électeurs en masse.


Gérard Biard. Charlie hebdo. 28/04/2021