Pauvreté, des solutions pour en sortir !

Il nous semble important de faire connaître ces types d’initiatives ; on pourrait juste s’étonner qu’elle ne soit pas reprise par l’éducation nationale.

Il est vrai que cela nécessite des structures publiques, de personnels spécialement formés. Ériger de telles entités, c’est, disconvenir d’une part au budget de l’éducation nationale et d’autre part à la volonté d’éradiquer à la fois la pauvreté, l’analphabétisme, le communautarisme, le respect de soi-même, la connaissance et la culture en général. MC


Langage, motricité… Dans les milieux défavorisés, les retards de développement s’accumulent. À Lille, la crèche « Doux câlins » permet aux tout-petits de devenir grands plus tranquillement, en associant les parents.

Reportage.

Assis sur un tapis de sol, six bambins de 2 ou 3 ans écarquillent les yeux : face à eux, une chanteuse lyrique module sa voix et la monte dans les aigus. Elle a beau sourire, quelle situation déroutante !

Une gamine aux cheveux tressés couvre son visage de ses mains pour disparaître de la pièce, en vain. Puis les petits corps se détendent et l’inquiétude laisse place à la curiosité… Nous sommes dans le quartier Faubourg de Béthune, dans le sud-ouest de Lille. De grands ensembles en briques adossés au périphérique ; une humanité bigarrée (quarante-six nationalités) largement sous le seuil de pauvreté ; et une halte-garderie pas comme les autres où entrent et sortent des poussettes à toute heure de la journée depuis déjà vingt-cinq ans.

« À l’époque, le service de protection maternelle et infantile [PMI] du secteur avait repéré nombre d’enfants accusant des retards de développement psychomoteur, comme souvent lorsque de petits appartements sont occupés par des familles nombreuses. Ainsi que beaucoup de mères isolées, explique Sylvie Coupez, la directrice des lieux.

Cet accueil s’est installé au cœur de ce territoire déshérité à la fois pour favoriser le mieux-être des jeunes enfants, accompagner les pratiques éducatives des adultes et créer du lien entre eux. » Aujourd’hui, la halte-garderie Doux câlins du Faubourg de Béthune compte parmi les structures que les spécialistes citent en exemple quand il s’agit d’illustrer la prévention contre la grande précarité.

Car c’est un fait largement établi : les mécanismes de la pauvreté s’enclenchent dès les premiers âges de la vie.

 […]

« À 4 ans, un enfant pauvre a entendu 30 millions de mots de moins qu’un enfant issu d’un milieu favorisé. Avant même leur première année en CP, une forte proportion de nos enfants est déjà touchée par des difficultés que l’école peine souvent à résorber aux cours des dix années suivantes. »

Concentrer les efforts sur les enfants d’âge préscolaire constituerait, « selon le Prix Nobel d’économie James Heckman, l’investissement éducatif le plus “rentable” pour la société : les montants considérables investis dans la requalification professionnelle, la lutte contre le décrochage ou la prévention de l’échec scolaire au collège, bénéficieraient davantage aux individus s’ils l’étaient, dix, quinze ou vingt ans en amont, dans des initiatives de haute qualité à destination de la petite enfance ».

Concrètement, il s’agit pour l’essentiel de solliciter le langage des tout-petits comme le fait Parler bambin, un programme inspiré d’expériences menées aux États-Unis et au Canada qui « place la qualité des interactions langagières au cœur de la pratique des professionnels de la petite enfance ».

Labellisé par le Haut-commissariat aux solidarités actives et déjà présent à Grenoble, Lille, Bourges ou encore Rennes, Parler bambin entend essaimer sur tout le territoire.

À la halte-garderie de Faubourg de Béthune, comme chez de nombreux spécialistes, on observe l’essor de Parler bambin avec une certaine méfiance. Personne ici ne conteste l’intérêt de multiplier les échanges verbaux avec les tout-petits, pas plus les six professionnelles (une éducatrice, une psychomotricienne, une infirmière, une auxiliaire et deux animatrices) que les mères (aucun père n’est venu ce matin-là, on nous jure que nous sommes mal tombés…).

 Mais à la condition de respecter le rythme naturel de progression de chaque enfant, qui se nourrit de bien d’autres aiguillons que le langage. Et de ne pas stigmatiser ses parents. « Mes deux garçons apprennent beaucoup de mots nouveaux, dire “bonjour”, “merci” et “s’il te plaît”, tout comme l’importance de manger des légumes, confie une femme tout sourire. Surtout, ils se socialisent. Comme moi d’ailleurs : je ne connais personne dans le quartier, ma famille vit à l’etranger. Je pourrai garder mes enfants, vous savez, je ne travaille pas. Mais ils sont quand même mieux là à jouer et s’éveiller avec des gosses de leur âge plutôt que de rester seuls dans notre appartement. Chez nous c’est tout petit et le chauffage est en panne. Moi aussi j’aime venir, pour discuter avec d’autres mamans et parfois faire des activités… »

Car ici, tout est pensé pour inclure les parents dans le fonctionnement de la structure (quelques-uns siègent au conseil d’administration), comme à travers les ateliers jardinage, danse, chant lyrique…

La « coéducation » constitue le principe fondateur de l’Association des collectifs enfants parents professionnels (Acepp) à laquelle adhère la halte-garderie Doux câlins.

« Pour notre part, nous n’envisageons nullement de décharger les parents de l’éducation de leurs enfants, explique Laurence Hospie, responsable Acepp de la Région Hauts-de-France. On ne leur dit pas que l’on fait mieux qu’eux, mais que l’on ne peut pas faire sans eux. »

 […]


Marc Belpois. Télérama. Titre original : « Pour enrayer la pauvreté, la crèche est une chance dès la petite enfance ».

Source (extraits)