Restos clandestins – L’addition via le pénal SVP.

Aucune raison à invoquer. Tout le monde, sans restriction ni passe-droit, doit respecter les consignes sanitaires et celles ou ceux qui ne respectent pas les directives doivent être pénalisés.

Avec un sang-froid admirable, doublé d’un culot d’acier, BFM-TV continue à cultiver le paradoxe et de matraquer les téléspectateurs à coups de palpitantes affaires de restaurants clandestins.

Ce week-end encore, la chaîne de Patrick Drahi n’y est pas allée avec le dos de la cuillère.

Interviews à gogo de Pierre-Jean Chalençon, de son cuisinier préféré, Christophe Leroy, et d’experts en bouffes secrètes comme eux ; duplex devant le Palais Vivienne ; traque de clients masqués dans Paris ; enquête choc aux côtés des flics dans une arrière-cuisine de Saint-Ouen… Les bandeaux défilants et les gros titres ont pétaradé en continu : « Restos clandestins : au coeur d’un coup de filet », « Restos clandestins : quelle est l’ampleur du phénomène ? » L’addition, s’il vous plaît !

Taupes chefs

A un reporteur tout juste rentré d’une périlleuse mission dans une brasserie de banlieue, l’animateur vedette Philippe Gaudin a même osé demander : « Ces images nous laissent sans voix (…). On est frappé. Comment, depuis des semaines, peut-il y avoir des déjeuners dans un restaurant ? On ne voyait rien ? »

Excellente question… qui en appelle d’autres. Comment, pendant des semaines, les employés de BFM-TV (à commencer par Marc-Olivier Fogiel, leur directeur général) ont-ils pu aller déjeuner dans un resto clandestin voisin, Aux 3 Présidents, comme l’a raconté « Le Canard » (10/3) ? On ne voyait rien, à BFM ? Ça, ça laisse sans voix…

Le procès-verbal du dernier conseil social et économique de la chaîne n’est pas non plus piqué des vers. On y apprend que Fogiel s’est fait porter pâle à ce comité d’entreprise qui s’est tenu les 16 et 17 mars, alors que les syndicats avaient fait ajouter à l’ordre du jour une question sur les révélations du « Canard ». Ce grand pudique a laissé le soin aux autres dirigeants de s’expliquer.

Un premier s’est mouillé : « Aucun commentaire à formuler sur ce point. » Un deuxième a pris plus de risques encore : « Le pouvoir de direction de l’entreprise ne s’étend pas à la sphère privée. Il ne couvre pas ce que pourrait faire un salarié sur son temps personnel dans un bar ou un restaurant clandestin. » Un ponte de BFMTV gaulé dans un resto clando, c’est une affaire privée. Dans tous les autres cas, l’intérêt général est en jeu : vite, des heures d’antenne !

L’homme qui a vu l’ours gris

L’histoire n’est apparemment pas terminée. Les représentants du personnel, moyennement convaincus par cette parade, ont demandé que Fogiel et Arthur Dreyfuss, le directeur d’Altice Media France, viennent apporter eux-mêmes, courant avril, des éclaircissements sur cette rigolade.

En attendant ce grand jour, une autre chaîne spécialisée dans le scoop gastronomique, M6, rame avec ardeur depuis qu’elle a diffusé, le 2 avril, le fameux reportage où Pierre-Jean Chalençon jurait avoir déjeuné avec « un certain nombre de ministres », avant de se rétracter, quelques jours plus tard, et d’évoquer « un poisson d’avril ». Le 6 , la société des journalistes de M6 ne parlait déjà plus de « ministres » mais d’« au moins un membre du gouvernement ». Et d’ajouter : « Nous poursuivons nos investigations à ce sujet. » A M6, on diffuse d’abord, on enquête après ?

Un jour, il manquerait « une preuve irréfutable ». Un autre, il s’agirait d’un ministre « aux cheveux gris »… et aux pieds plats ? Cette farce de Pâques, en tout cas, a beaucoup plu à l’Elysée. Macron a promis de faire sa fête au ministre grisonnant, s’il existe, ou aux limiers de M6, s’ils se sont plantés.

Message reçu cinq sur cinq à Matignon, qui a fait savoir à Roselyne Bachelot que le CSA serait bien inspiré de se pencher sur le travail de la chaîne. A en croire la ministre de la Culture, ce n’est pas gagné. « Nous avons demandé au CSA s’il avait l’intention de s’autosaisir de cette affaire, précise-t-elle au « Canard ». Il nous a été répondu que ce n’était pas son intention. »

Indépendance, quand tu nous tiens !


Christophe Nobili. Le Canard Enchaîné. 14/04/2021