Inquiétant.

La jeunesse n’emmerde plus l’extrême droite

Le temps est loin où la jeunesse engagée à gauche reprenait en choeur le slogan des Bérurier noir : « La jeunesse emmerde le Front national ». Aujourd’hui, ce serait plutôt « Où sont passés les camarades ? », comme le chantait le groupe Tagada Jones, en 2017, dans son titre Mort aux cons.

Les jeunes qui défilaient entre les deux tours de la présidentielle de 2002 contre Jean- Marie Le Pen, aujourd’hui quadragénaires, n’ont pas tous abdiqué leurs convictions antifascistes, mais ils ont bien du mal à les faire entendre.

Les associations dont la raison d’être consistait à mobiliser contre le FN ont disparu (Ras l’front) ou sont sur une ligne antifasciste radicale et libertaire (Reflexes) à l’impact électoral limité.

Le slogan « F comme fasciste, N comme nazi, à bas le Front national » ne pouvant plus fonctionner face à un RN qui n’est plus réductible aux modèles des années 1930, il reste à inventer un logiciel qui capte l’intérêt d’une jeunesse encore massivement hostile à Marine Le Pen, tout en étant fondé sur un projet politique et non pas sur les émotions.

Leur faire la morale ne marchera pas en 2022

C’est loin d’être joué car le vote des jeunes pour le RN est la surprise de ce printemps des sondages.

  • Les 18-24 ans, Marine Le Pen recueillerait quelque 21 %, derrière Emmanuel Macron (29 %), mais devant Jean-Luc Mélenchon (19 %).
  • Les 25-34 ans, eux, voteraient de manière diamétralement différente : 29 % pour le RN, 20 % pour Macron et 17 % pour le candidat de LFI.
  • Avec un gros, gros bémol : alors que 80 % des Français disent vouloir voter en 2022, seulement 58 % des 18-24 ans l’envisagent. Grosso modo, un jeune sur deux s’abstient. À ce niveau, ce n’est plus une crise de confiance dans la démocratie, mais une mise en retrait.

Qu’on ne vienne pas la justifier par « une autre manière de s’engager en politique », via les associations ou les manifestations : le président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages exprimés et si, au soir du scrutin, c’est Marine Le Pen qui gagne, les abstentionnistes n’auront que leurs yeux pour pleurer.

Une hypothèse (certes pas joyeuse) est que, même dans ce cas de figure, les jeunes qui ne se sont pas déplacés s’en ficheraient. Certains, par désespérance, se disent que voter, « cela ne changera rien à ma vie ». C’est particulièrement vrai pour ceux qui sont au bas de l’échelle et notamment pour ces 40 % de jeunes Français invisibles qui n’ont pas le bac et oscillent entre aller à la pêche et voter Le Pen.

  • Comment ne pas comprendre qu’ils soient tentés par une candidate qui propose de verser une allocation de substitution aux jobs étudiants perdus à cause de la crise sanitaire et qui veut revaloriser de 25 % une aide au logement que l’actuelle majorité a baissée en début de quinquennat ?
  • Que dire aux jeunes ruraux qui vont se prendre une réforme de la politique agricole commune les fragilisant encore ? Leur faire la morale parce que « c’est mal de voter Le Pen » ne marchera pas en 2022 comme en 2017 et en 2002.

Pour que ceux-là votent, et pas pour le RN, il faut que la République cesse de n’être qu’un slogan et devienne une promesse d’égalité réelle des chances.

  • Qu’on réindustrialise le pays tout en utilisant toutes les facettes de la transition énergétique.
  • Que travailler dans une exploitation agricole, à 20 ans, soit à nouveau source de fierté et… de revenus décents.

Ce n’est pas gagné.

Jean-Yves  Camus – Charlie Hebdo. 14/04/2021