“Hippocrate”. La Série !

Le cinéaste Thomas Lilti a décliné en série de deux fois huit épisodes son film “Hippocrate”, féminisant notamment les personnages principaux.

Passionnante, la série diffusée sur Canal+ n’élude rien : ni le malaise des soignants conscients de leurs faiblesses, ni leurs relations parfois difficiles avec les soignés, ni la mort…

  • Thomas Lilti, pourquoi reprendre votre film « Hippocrate » dans ces séries ?

Avant qu’Hippocrate ne devienne un film, j’avais déjà, de façon plus ou moins avouée, l’idée d’en faire une série (une réminiscence de mes souvenirs d’Urgences, peut-être, que je ­regardais pendant mes études de médecine).

Au départ, je voulais investir l’hôpital non pas comme un terrain de jeu pour y faire du polar ou raconter une histoire d’amour, mais pour traiter de l’institution hospitalière qui, en France, fait quasiment partie du patrimoine…

Je voulais aussi parler des soignants eux-mêmes : le rapport avec les soignés fonctionne comme un échange, qui transforme les soignants, plus particulièrement encore les jeunes internes.

Or, il se joue à l’hôpital tout ce qui se joue dans la vie : l’émancipation, l’engagement, la responsabilité, la culpabilité, l’impunité quand on a commis une faute. Ce lieu raconte aussi, et surtout, l’engagement dans une mission qu’on se donne, l’apprentissage, le savoir, la connaissance. Cela faisait beaucoup pour un seul film. Il fallait donc en faire une série !

  • Le premier passe désormais pour une esquisse de la deuxième !

Par sa longueur, la série m’a permis de mieux dissimuler le propos politique, social et institutionnel qui me tient à cœur (et que j’assénais plus frontalement dans le film).

  • Pourquoi la plupart des personnages principaux, qui étaient masculins, sont-ils devenus féminins ?

Le film était directement inspiré de mon histoire : je suis un garçon, mon personnage était un garçon, il ne faut pas chercher plus loin. Pour la série, j’ai eu un plus grand souci de réalisme : aujourd’hui, la moitié des médecins sont des femmes, et 60 % des étudiants en médecine sont des étudiantes.

  • Ils sont jeunes et inexpérimentés, donc en situation de fragilité ; comme les patients, finalement…

Ils n’ont surtout aucune certitude, mais sont très conscients de leurs faiblesses. Alyson manque de confiance en elle et toute la difficulté pour elle (mais aussi pour Hugo (Zacharie­Chasseriaud), pourtant plus sûr de lui) se trouve dans ce sentiment de disqualification.

On attend d’eux qu’ils soient des médecins, or eux-mêmes ignorent encore qu’ils sont capables de se montrer à la hauteur de ce qui leur est demandé !

Celle qui pourrait sembler le plus sûre d’elle, Chloé, est certainement la plus fragile puisqu’elle est atteinte dans sa chair… Ce qui différencie un médecin d’un malade, finalement, c’est un instant. Dix minutes avant, dix minutes après, les relations ne sont plus les mêmes.

  • Les images des corps fatigués, abîmés, coupés, cicatrisés, intubés, etc. sont parfois très dures. Quelle était votre limite dans ce domaine ?

Qu’est-ce qui est le plus choquant ? Voir quelqu’un cracher du sang, qu’il faut ponctionner pour le sauver ? Ou une gamine de 14 ans qu’on s’acharne en vain à réanimer ?

Au-delà de cette question des corps, c’est une autre violence que je voulais montrer : celle qui consiste à se retrouver, à 23 ans, devant une personne en train de mourir pour laquelle on ne peut rien faire. Quand je montre un patient amputé d’une jambe, ce n’est pas pour choquer, mais pour montrer qu’Hugo, le jeune interne, a beau crâner, il a tout de même cette petite répulsion que l’on ressent tous…

  • Comment acquiert-on cette tolérance vis-à-vis de la souffrance physique d’autrui ?

Aucun soignant ne se protège. Cette idée selon laquelle pour être un bon médecin il faut se blinder contre la douleur des autres, cela n’existe pas : quand on est empathique, on ne l’est pas à moitié.

D’autant qu’il y a plus grand que la souffrance physique, c’est la souffrance psychique et morale.

La vraie douleur de l’hôpital, c’est de voir quelqu’un qui a mal, qui se sait condamné, est grabataire, ne reçoit pas de visites, subit de longs mois de traitement. C’est de constater que la vieillesse s’installe, que la fin de vie approche… Ce n’est pas de refaire un pansement.

  • La mort est extrêmement présente dans la série, jamais euphémisée.

Pour moi, l’hôpital est le raccourci entre la vie et la mort. L’endroit où on ne peut pas l’éviter. Je me souviens de la fois où, alors que je n’étais même pas interne, j’avais été appelé en pleine nuit pour venir constater le décès d’une vieille dame, très malade, morte dans son sommeil. J’avais 21 ans, il était 2 h 45, et je devais certifier qu’il n’y avait plus de pouls chez cette personne que je n’avais jamais vue…

Ce genre d’événement fait partie de la vie d’un étudiant en médecine, mais n’est pas anodin ! Je n’ai jamais connu l’angoisse de la mort, contrairement à beaucoup de mes amis ; or quand j’y pense, c’est comme si j’avais été empêché d’avoir la réflexion philosophique qu’elle provoque parce qu’elle faisait partie de mon quotidien, justement…

C’est ce que j’essaie de raconter avec le personnage d’Alyson, que son expérience à l’hôpital transforme au point de bouleverser sa vie intime. Ce qu’elle y vit est tellement puissant ! Si je fais des films aujourd’hui, c’est parce que j’ai vécu quelque chose de fort.


Aude Dassonville – Télérama – Titre original : « Avant “Hippocrate”, le film, Thomas Lilti voulait déjà faire une série ».

Source (Extrait)


Un avis : Nous voulons bien considérer qu’il est difficile de regarder de bout en bout, c’est 16 épisodes de la série « Hippocrate ».

Pour certaines personnes qui ne voudraient pas entendre à la fois les difficultés de l’hôpital toujours présente et que démontre l’actualité pandémique ; la qualité et dévouement du personnel soignant, la difficulté rencontrée notamment par les services des urgences dans les hôpitaux publics exempts financièrement, en matériel, en personnel ; nous disons à toutes les personnes qui ne veulent pas voir la réalité, qu’au jour où ils seront confrontés à la nécessité de faire appel à ses services, nous leur souhaitons qu’ils existent toujours et ne soient pas à la manière des hôpitaux anglais, américains ou autres, sélectifs par l’argent.

Pour conclure : Cette excellente série hyperréaliste, démontre en filigrane la casse organisée du service public de la santé à tous les échelons. Que ce genre de série dénonciatrice soit programmée sur les chaînes dirigées par Bolloré paraît étonnant, tant elle développe un sentiment antigouvernementale dans la gestion de la santé en France. Une telle série mérite une troisième année… mais le réalisateur aura-t-il la possibilité de la réaliser ?

MC