Sortir de la situation de SDF

Avant-propos. En aucune manière nous n’entendons « faire du misérabilisme », juste de l’information sur une situation qui a tendance à s’étendre dans notre pays.

Même si ce n’est pas facile il est toujours possible de se réinsérer dans une vie sociale. L’exemple d’Elina Dumont qui après avoir connu la rue et sa violence impitoyable notamment envers les femmes sans-abri, est devenue comédienne et dénonce la situation de pauvreté et les difficultés à s’en sortir. MC


En arrivant chez cette femme, il faut se présenter auprès du voisin de palier. Ça le rassure. Ça la protège. Avant d’habiter ce logement social de 19 mètres carrés du Nord parisien, Élina Dumont a connu le pire : la misère, les addictions, les sévices, la peur.

Comme enfant de la DDASS les dix-huit premières années de sa vie, puis comme femme à la rue, les quinze suivantes. « Les hommes ont tellement abusé de moi, ce n’est pas souvent que je fais venir des inconnus, lance-t-elle sur le pas de la porte. Enfin, les femmes aussi ont abusé de moi. Pauvres, riches, tout le monde a abusé de moi ! ».

On ne lui demande pas de développer : son histoire, elle l’a déjà racontée, avec la vigueur et le franc-parler qui la caractérisent, à qui voulait enfin la regarder dans les yeux et l’écouter.

Les journées à faire les lignes de métro de bout en bout, les nuits à alterner squats, porches et centres d’accueil d’urgence, l’estomac brûlé par la faim, les semaines sans douche, mais jamais sans maquillage, le vertige du crack, la banalité des viols répétés, tout ça, elle l’a détaillé sans fard ni pathos dans un spectacle, Des quais à la scène et un livre, Longtemps, j’ai habité dehors – Ed Flamarion, 2013

Des soins psychiatriques, une formation en travail social et la découverte du théâtre en jouant Les Bas-fonds, de Maxime Gorki, avec d’autres sans-abri en 1998 au Théâtre de Chaillot, lui permettent finalement de s’extirper de l’enfer.

À 53 ans, Élina Dumont y passe encore beaucoup de temps dans les rues, auprès de celles et ceux dont elle connaît trop bien le quotidien. Cet hiver, elle a rendu à la présidente de la Région Île-de-France, Valérie Pécresse, un rapport de mission sur les femmes sans-abri.

Elle est heureuse, presque surprise, qu’on l’ait lu. Elle a plutôt l’habitude qu’on la sollicite comme machine à coups de gueule, elle qui intervient régulièrement dans certains médias pour défendre les laissés-pour-compte.

« Les femmes à la rue, ce sont les dernières des dernières dans la hiérarchie de la société », s’indigne-t-elle. Elles représenteraient 37 % des 810 00 adultes sans-abri recensés en région parisienne, un chiffre qui sous-estime forcément la réalité : « Elles sont nombreuses à survivre en dehors des radars pour se protéger, dans les bois ou dans les parkings souterrains. Elles sont encore plus invisibles. »

Moins d’un quart des places en centre d’hébergement à Paris leur sont réservées.

Leur profil, indique le rapport, a évolué. On trouve de plus en plus de célibataires avec enfants, de victimes de violences conjugales, de jeunes rejetées par leur famille à cause de leur orientation sexuelle, de demandeuses d’asile.

Neuf sur dix ont vécu des violences dans la rue ou avant. Et seule une sur dix est suivie par un travailleur social, contre un homme sans-abri sur trois.

Les recommandations formulées par Élina Dumont sont simples, concrètes et, pour partie, se situent en amont afin d’éviter la chute : détection précoce des impayés de loyers, meilleur suivi dès la première plainte pour violences conjugales, poursuite après leurs 18 ans de l’accompagnement des jeunes placés, accès accru à la formation des détenues…

Des dispositifs spécifiques, ensuite, pour celles qui sont dehors : une multiplication des centres d’accueil réservés aux femmes, un « 115 des femmes », et des aides individualisées au sein des structures pour des solutions pérennes. « Le logement, c’est la clé de la réinsertion des exclus », insiste-t-elle.

Élina Dumont a eu besoin de temps pour s’adapter au sien. Pour perdre le réflexe de se laver dans le lavabo. Elle dort encore le lit face à la porte, par précaution. « La rue, c’est un stigmate qui vous reste à vie. Les gens qui se plaignent d’être confinés chez eux ne savent pas la chance qu’ils ont d’avoir un toit. »


Romain Jenticou. Télérama. Numéro 3718 – 17/23 avril 2021