Rester humain malgré tout !

Dans une société où la rentabilité ne serait pas le premier des objectifs, dans une société où on s’occuperait de la place de l’humain d’abord, dans une société où les services publics auraient leur juste place et efficacité auprès des administrés, dans une société où les budgets seraient répartis équitablement en fonction des besoins de la population ; l’article ci-dessous n’aurait certainement pas lieu d’être. MC

Jean-Philippe est au téléphone.

Chef du service de réanimation du centre hospitalier de Dieppe, le médecin tente de rassurer la femme d’un malade en fin de vie. « Il ne souffre pas… Oui, il est en traitement sédatif et contre les douleurs… Il est profondément endormi ». Hésitation. « Je crois qu’il va décéder au cours de la nuit. » Il hoche la tête. « Je comprends… ». Regarde dans le vide. « Il n’est pas tout seul… On ne l’abandonne pas ». Il semble réfléchir. Chuchote presque. « Vous pouvez venir à n’importe quel moment, si vous le voulez. Oui, oui. Avec les enfants, bien sûr. Je serai là ».

« J’ai transgressé les règles du confinement, nous dit ce médecin. En prenant toutes les précautions, j’ai permis à des familles de visiter des proches qui en avaient besoin. Je ne peux imaginer qu’on ne puisse pas voir un proche que l’on aime. »


Avril 2020, premier confinement national. « Les soignants, si mal rémunérés, si mal considérés depuis longtemps, sont soudain devenus des héros en blouse blanche, raille la documentariste Carine Lefebvre-Quennell. On « les a applaudit tous les soirs. On fait beaucoup de bruit. Mais si nous faisions silence pour les écouter ? »

Alors elle en a contacté sept à travers la France, leur proposant de se filmer avec leur téléphone portable, de mars à juillet 2020. Sans cadre ni contrainte.

« Je suis fatigué d’être qualifié de héros, continue le réanimateur. Je ne suis pas un héros. Juste un médecin qui a besoin de matériel, de médicaments, d’équipements. »

Infirmière à Lyon, Cindy enrage : « L’État n’arrête pas de dire qu’on a des masques, des sur-blouses, mais on n’en voit pas la couleur. C’est où, tout ça, hein ? C’est où, bordel ? ». Un voisin bricoleur l’a dépannée avec une boîte de protections FFP2, périmées depuis 2012. « C’est pas en applaudissant que vous allez nous aider ! »

Lorsque Mathieu, psychiatre dans les Hauts-de-Seine, a reçu sa dotation de masques, envoyés par l’hôpital, il a été stupéfait. Une sorte de couche-culotte bricolée, bouffante, effrangée, qui lui couvre le visage et lui cache les yeux. « Ce sont des masques bien commodes pour se voiler la face », s’amuse le médecin.

Plus tard, il explosera en apprenant que ses patients confinés étaient systématiquement enfermés 72 heures à leur entrée à l’hôpital.

Vanessa, aide-soignante dans les Vosges, pensait être dans un service « propre ». Trois cas de Covid. Désarroi. « Je n’ai rien. Pas de protection. »

Élève infirmière, vacataire en Ehpad, Danaé aussi est désorientée. « Il y avait un cas positif à l’étage au-dessous. Et le personnel n’était pas informé des mesures. Personne ne savait comment gérer la situation ». Elle se filme, sans masque, épuisée.

Marion, l’addictologue, écoute avec attention un homme confiné dans la bière. « Vous buvez la première à quelle heure ?» Elle note soigneusement sa détresse et sa solitude.

Généraliste nantais, Patrick vient de recevoir un malade en fin de vie. « On a discuté un peu, et, après, il était content. Il est rentré chez lui. Vous allez me dire que cela ne sert à rien qu’il soit venu aux urgences un dimanche… Eh bien si, justement. On sert aussi à ça. À écouter un type qui va mourir dans pas longtemps et qui le sait ».


Sorj Chalandon – Le Canard Enchainé – 14/04/2021

Une réflexion sur “Rester humain malgré tout !

  1. bernarddominik 15/04/2021 / 14:31

    J’avoue ne pas comprendre où part la richesse nationale.
    60% des revenus est pompé par l’état et nos hôpitaux n’ont pas de masques à 10 centimes.
    Les comptes de l’état sont-ils sincères ?
    J’en doute de plus en plus.
    On paye 5000 € une femme de ménage au palais Bourbon et 2000 € une infirmière avec 30 ans de métier à l’hôpital.
    Drôles de priorités.

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