Ena : out, et après ?

La suppression de l’École nationale d’administration, ou du moins sa réforme, devrait, en principe, changer le visage de la France. Sommée de se réformer afin d’être davantage en phase avec la société, l’ENA pose la question des élites en démocratie.

Une démocratie, qui tire sa souveraineté du peuple, peut-elle être dirigée par une minorité qui ne s’est pas confrontée au suffrage universel ? On rétorquera qu’en démocratie les élites sont le fruit de la méritocratie, issue du travail et non d’une quelconque aristocratie due à la naissance ou à l’appartenance à une caste.

Démocratie et élites ne sont donc pas incompatibles. Alors, pourquoi vouloir supprimer ou réformer l’ENA ? On nous dit que la crise des « gilets jaunes » est passée par là et qu’elle a creusé le fossé entre le peuple et ses élites, à tel point que le président de la République s’était senti obligé de descendre dans l’arène en allant à la rencontre des Français, comme pour éteindre un incendie dont cette révolte n’était que le prologue.

Une autre explication peut être avancée : cette école et quelques autres forment des cadres qui accéderont à des postes de l’administration très élevés, dotés de prérogatives qui peuvent être autant d’obstacles pour les gouvernements qui voudraient mettre en oeuvre leurs politiques.

 Cette refonte de l’ENA s’inscrit dans une logique semblable à celle qui avait fait dire à Macron, s’adressant aux généraux de l’armée : « Je suis votre chef ».

Cette fois, c’est aux futurs cadres des grands corps de l’État qu’il délivre un message identique.

Comme Chirac, qui avait dû rappeler Sarkozy à l’ordre quand il était son ministre de l’Économie : « Je décide et il exécute. »

Tous les chefs de gouvernement aimeraient voir la haute administration leur obéir au doigt et à l’oeil de cette manière. Une administration si haute, pour ne pas dire hautaine, que, parfois, c’est elle qui décide et que c’est l’exécutif qui se résigne.

Voir la haute administration obéir au doigt et à l’oeil

Malgré cette annonce, l’Institut du service public, qui remplacera l’ENA, ne sera pas fondamentalement différent et formera ses élèves presque de la même façon.

Déjà en 1990 avaient été supprimées les écoles normales, qui formaient les enseignants, et on peut se demander si cela n’a pas contribué à déclasser le métier de prof, hier respecté et devenu depuis banal, pour ne pas dire dévalorisé.

Est-ce le même chemin que va suivre la fonction publique, avec le remplacement de l’ancienne ENA par un institut plus facile d’accès ?

Le discours anti-élites semble culpabiliser les responsables politiques, dans cette ambiance généralisée de repentance où il faut sans arrêt s’excuser d’être ce que l’on est ou de faire ce que l’on fait. S’il est vrai que l’État ne réussit pas tout, loin s’en faut, ses fonctionnaires n’ont pas à s’effacer devant la première contestation.

Entre une caste administrative souvent imbue d’elle-même et un populisme qui ne doute jamais de rien, la voie est étroite pour concilier l’efficacité de l’action de l’État avec l’intérêt général.

La suppression de l’ENA donne l’impression d’être la victoire des cancres du fond de la classe sur les bons élèves toujours assis au premier rang, sur lesquels on se défoule à la récré. Les Français adorent les premiers de la classe tant qu’ils conservent l’espoir d’en être, mais ils les détestent le jour où ils comprennent qu’ils n’en feront jamais partie.

Un peu comme ces parents d’élèves qui s’immiscent dans le travail des profs de leurs gosses, comme pour se venger de ceux de leur jeunesse qui leur mettaient des mauvaises notes parce qu’ils étaient des cancres.

À trop réformer uniquement pour apaiser le ressentiment de quelques-uns, la France risque de ressembler de plus en plus à un pays de 66 millions de frustrés.


Editorial de RISS – Charlie Hebdo –  14/04/2021