Chômage annoncé en eaux troubles.

 […] Pourquoi le pouvoir macronien s’est-il exposé si fortement dans une opération qui ne peut qu’aboutir à une casse sociale et industrielle dans les deux groupes ?

Enquête.

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Tous les représentants des salariés au conseil ont voté contre ce projet. Tout au long de cette journée du 12 avril, les membres de l’intersyndicale de Suez et les salariés n’ont cessé de dénoncer ce qu’ils considèrent comme une trahison. Des protestations qui ont été mises en sourdine tant elles venaient gâcher l’ambiance.

 […] [Dans le même temps] le ministre des finances, qui s’est posé comme médiateur entre les deux rivaux, salue « un accord à l’amiable qui préserve l’emploi », d’autres félicitent Antoine Frérot, le PDG de Veolia, « combattant sous-estimé » qui vient de signer « un coup financier parfait ». Tous disent leur soulagement d’en finir avec ce combat entre les deux « champions de l’eau » en France qui donnait, selon eux, une mauvaise image de la place de Paris et menaçait de déborder dans la campagne présidentielle.

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Comme à l’habitude, la victoire de Veolia est saluée comme la création d’« un nouveau champion mondial dans l’eau, les déchets et l’énergie ».

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« C’est une opération réussie par complicité politique »,  […] « Ce qui s’est passé est indigne de l’État français. Tout l’appareil d’État s’est ligué contre nous. Dans cette bataille, nous avons été seuls, tout le temps », dit Carole Pregermain, porte-parole de l’intersyndicale de Suez.

Dès le début, les salariés de Suez ont compris que quelque chose ne tournait pas rond.  […] Plus tard, les salariés de Suez apprendront que l’opération s’est négociée dès le printemps dans les salons de l’Élysée entre Emmanuel Macron et Antoine Frérot, donateur de la première heure d’En marche, le secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler apportant une vigilance de tous les instants à ce dossier.

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Cela se termine le 1er octobre par une journée des dupes : l’État met en scène sa propre impuissance, en organisant la défaite de ses administrateurs, censés avoir été vaincus par les forces supérieures du marché et de la gouvernance « indépendante » des entreprises.

Mais des fuites feront apparaître très vite qu’Alexis Kohler a lui-même participé à cette débâcle en faisant pression sur les administrateurs CFDT pour qu’ils ne participent pas au vote.

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« L’avenir de l’entreprise, ils n’en ont rien à faire »

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Convoqués dans la soirée, les administrateurs de Suez se retrouvent devant le fait accompli. Un accord a été signé. Un communiqué conjoint entre Veolia et Suez doit être publié dans les premières heures du lundi. C’est à prendre ou à laisser. À l’exception des représentants des salariés, tous ont voté pour. « Ils ont sauvé leurs fesses. C’est tout. L’avenir de l’entreprise, ils n’en ont rien à faire », dit Carole Pregermain.

Anéantis, les salariés de Suez regardent l’avenir incertain de leur groupe. Car tout reste flou : le prix de rachat demandé par Veolia pour reprendre les activités qu’il accepte de céder et qui n’est pas fixé à cette heure, les dettes que son concurrent va lui imposer de reprendre. Tous redoutent que Veolia, très endetté lui-même, qui a lancé une opération disproportionnée par rapport à ses moyens, ne surcharge la barque afin de bien lester, voire couler, son concurrent déjà affaibli.

Même l’actionnariat qui pourrait reprendre Suez n’est pas fixé, quoi qu’en dise Bercy. Le ministre des finances annonce un consortium emmené par le fonds Meridiam, dirigé par Thierry Déau, ancien collecteur de fonds pour Emmanuel Macron à Londres, la Caisse des dépôts et le consortium Ardian-GIP.

Tenus à l’écart de l’accord tramé ce week-end, Ardian et GIP ont publié un communiqué à la suite de l’annonce faite par Veolia et Suez. « Puisque nous n’avons pas participé aux négociations préalables à cet accord, et que nous n’avons connaissance à ce stade ni de ses termes spécifiques ni de ses implications pour l’ensemble des parties prenantes, il nous faut désormais en étudier les conséquences », indique-t-il. En privé, le ton est encore plus cash chez Ardian, selon nos informations. Échaudés par le précédent de la Saur, les responsables du fonds disent qu’ils n’ont aucune envie de jouer les supplétifs au côté de Meridiam chez Suez. Leur participation est donc tout sauf assurée.

D’autant que Meridiam paraît déjà vouloir parler en maître. Avant même d’avoir pris le contrôle de Suez, sa principale préoccupation semble vouloir se débarrasser du directeur général du groupe, Bertrand Camus. L’empêcheur de tourner en rond. Sans équipe, sans expérience, sans moyens autres que ceux que la Caisse des dépôts va lui avancer – celle-ci s’était dite prête à avancer des fonds dès le lancement de l’opération fin août avant de se rétracter, car son soutien était un peu trop voyant –, les salariés appréhendent le pire.

D’autant que l’opération si juteuse pour les actionnaires de Suez va obliger le groupe à consacrer des années d’effort pour se racheter et non se développer. Les plus-values exorbitantes des actionnaires vont se traduire en survaleurs inscrites au bilan. Cela se paie en emplois, en abandon de recherche et d’innovation, en renoncement de contrats et en hausse de prix de l’eau pour les consommateurs.

Ce qui est vrai pour Suez l’est aussi pour Veolia. Car même si le groupe grandit en taille, même s’il réduit à néant sa concurrence, même s’il transfère une partie des coûts de l’opération à Suez, ce rachat se fait dans des conditions financières irréalistes pour un groupe déjà surendetté. « Tant que l’argent vaut zéro, cela peut passer. Mais dès que les taux vont remonter, cela va devenir très compliqué », prédit un connaisseur du monde des affaires, qui parie qu’à un moment ou à un autre la Caisse des dépôts – déjà premier actionnaire du groupe – sera obligée de venir à la rescousse pour le recapitaliser.

La partie est d’autant plus tendue pour Veolia que les opérations de fusion-acquisition sont loin d’être assurées du succès : une sur deux se termine en fiasco. Pendant des mois, le groupe va être obligé de négocier avec les différentes autorités de la concurrence, qui ne vont peut-être pas toutes accepter le schéma tout fait que lui propose le groupe. Il va lui falloir se réorganiser, assimiler des personnels aux cultures différentes et parfois découragés, essayer de faire fonctionner le tout.

Le groupe avait avancé le chiffre de 500 millions d’euros de synergies grâce au rapprochement des deux groupes. Les salariés du Suez jugent ce chiffre fantaisiste. « On n’engage pas une opération de 13 milliards d’euros, on ne dépense pas 150 millions d’euros rien qu’en conseil pour faire 500 millions d’euros d’économies », relève un cadre, rappelant le lourd principe de réalité d’un groupe industriel. « Il n’y a que Bruno Le Maire qui veut bien croire aux garanties d’emploi pendant quatre ans », poursuit-il.

Le pouvoir ne peut ignorer tous ces risques. Mais quel est l’intérêt d’apporter son soutien sans réserve à une opération qui ne peut aboutir qu’à une casse sociale et industrielle et déstabiliser tous les services publics locaux ?

Depuis le début, le gouvernement a esquivé la réponse. Mais il arrivera un moment où il ne pourra s’y soustraire. Car tout ce qui s’est fait l’a été avec sa complicité.


Martine Orange. Médiapart. Titre original :« Victoire de Veolia sur Suez: un succès par complicité politique ».

Source (Extrait)


Si vous le pouvez, procurez-vous l’article entier de « Médiapart ». MC