Bizarre sans doute cet article.

Certainement pas à ceux qui ont lu ou connaisse la pièce d’Alfred de Musset « Le Caprices de Marianne », j’ai eu la chance de voir cette pièce au TNP Chaillot avec entre autres : Geneviève Page (Marianne), Georges Wilson (Claudio), Gérard Philipe (Octave) … musique de scène Maurice Jarre, mise en scène Jean Vilar… Même si les années ont passé me reste un émerveillement de l’ado que j’étais, autant par le texte que par le jeu des acteurs. MC

MARIANNE. – De qui parlez-vous, et quel mal ai-je causé ?


                OCTAVE. – Un mal le plus cruel de tous, car c’est un mal sans espérance ; le plus terrible, car c’est un mal qui se chérit lui-même et repousse la coupe salutaire jusque dans la main de l’amitié, un mal qui fait pâlir les lèvres sous des poisons plus doux que l’ambroisie, et qui fond   en une pluie de larmes le cœur le plus dur, comme la perle de Cléopâtre ; un mal que tous les aromates, toute la science humaine ne saurait soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d’une rose fanée, du refrain d’une chanson, et qui suce l’éternel aliment de ses souffrances dans tout ce qui l’entoure, comme une abeille son miel dans tous les buissons          d’un jardin.


MARIANNE. – Me direz-vous le nom de ce mal ?


                OCTAVE. – Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise, que les rêves de vos nuits, que ces orangers verts, cette fraîche cascade vous l’apprennent ; que vous puissiez le    chercher un beau soir, vous le trouverez sur vos lèvres ; son nom n’existe pas sans lui.


MARIANNE. – Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu’il effraye une langue qui plaide en sa faveur ?


                OCTAVE. – Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez ? vous l’avez appris à Coelio.


MARIANNE. – C’est donc sans le vouloir, je ne connais ni l’un ni l’autre.


                OCTAVE. – Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les sépariez jamais, voilà le souhait de mon cœur.


MARIANNE. – En vérité ?


                OCTAVE. – Coelio est le meilleur de mes amis. Si je voulais vous faire envie, je vous dirais qu’il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne mentirais pas ; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai qu’il est triste comme la mort, depuis le jour où il vous a vue.


MARIANNE. – Est-ce ma faute s’il est triste ?


                OCTAVE. – Est-ce sa faute si vous êtes belle ? Il ne pense qu’à vous ; à toute heure il rôde autour de cette maison.
N’avez-vous jamais entendu chanter sous vos fenêtres ?
N’avez-vous jamais soulevé à minuit cette jalousie et ce rideau ?


MARIANNE. – Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient à tout le monde.
               

OCTAVE. – Tout le monde aussi peut vous aimer ; mais personne ne peut vous le dire. Quel âge avez-vous, Marianne ?


MARIANNE. – Voilà une jolie question ! Et si je n’avais que dix-neuf ans, que voudriez-vous que j’en pense ?


                OCTAVE. – Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix ans pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.


MARIANNE. – Vraiment ? Eh bien ! pour mettre le temps à profit, j’aime Claudio, votre cousin et mon mari.


                OCTAVE. – Mon cousin et Votre mari ne feront jamais à eux deux qu’un pédant de village ; vous n’aimez point Claudio.


MARIANNE. – Ni Coelio ; Vous pouvez le lui dire.


                OCTAVE. – Pourquoi ?


MARIANNE. – Pourquoi n’aimerais-je pas Claudio ? C’est mon mari.


                OCTAVE. – Pourquoi n’aimeriez-Vous pas Coelio ? C’est votre amant.


MARIANNE. – Me direz-Vous aussi pourquoi je vous écoute ?
Adieu, seigneur Octave ; voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps. (Elle sort.)


                OCTAVE. – Ma foi, ma foi ! elle a de beaux yeux. (Il sort.)