Un avis comme un autre certes, mais…

Que faire face au phénomène des bandes ?

Voilà une analyse qui a le mérite d’exister, qui pourrait, pourquoi pas, servir de base, d’axes de décisions d’une toute autre nature que celle des gouvernants actuels, comme de ceux de plusieurs décennies, ayant carrément négligé la ghettoïsation, le chômage de masse, le communautarisme, la concentration dans des cités insalubres… MC


Rappel des faits La France a récemment été secouée par plusieurs rixes entre mineurs, dont certaines mortelles. Comment expliquer cette violence ? 

L’analyse de Thomas Sauvadet, sociologue, université Paris Est-Créteil, auteur (1)

Le siècle anglais des Lumières, avec des intellectuels comme Adam Smith et Jeremy Bentham, rêva d’une société d’individus détachés des liens sociaux traditionnels, rêva d’un vaste marché sans entrave composé d’Homo economicus poursuivant simplement leur intérêt personnel.

Après les guerres de Religion, il s’agissait d’inventer une société libérale-libertaire associant le libre marché au relativisme moral. Trois siècles plus tard, le rêve est réalité. Qui mieux que le loup de Wall Street, ce film de Scorsese dont la réalité rattrapa la fiction, et la « caillera » incarnent aujourd’hui cet idéal ?

La caillera défend son intérêt personnel, au mieux celui d’une bande. La dynamique de sa bande, qui la différencie du groupe d’amis, est une volonté de puissance, d’appropriation du territoire, dont les premières victimes sont les habitants des quartiers pauvres des métropoles et surtout leurs enfants.

Dans ces quartiers, ciblés par la politique de la ville, les bandes représentent environ 10 % de la jeunesse masculine, mais constituent une minorité dominante. Elles recrutent prioritairement dans les immigrations les plus récentes et les plus pauvres, dans les familles déracinées où la pauvreté économique et culturelle, les violences verbales et physiques, les abandons affectifs et matériels chassent les enfants du foyer familial, d’abord les garçons.

La vie en bande s’apprend de préférence dès l’enfance, avec ses défis et ses bagarres. C’est la « vie de rue », là où personne ne siffle la fin de la récré, là où personne ne porte plainte.

Ces bandes existaient au Moyen Âge avec les « jeunes à marier ». Elles ont été médiatisées au XX e siècle avec « l’Apache » (1900) puis le « Blouson noir » (1960), mais aucune de ces médiatisations n’a duré aussi longtemps que celle de la caillera. Celle-ci a commencé dans les années quatre-vingt, avec le retour de l’émeute et l’arrivée du rap, ainsi que des stupéfiants dans les quartiers désouvriarisés.

Ces bandes ont connu un développement culturel impressionnant. En important la culture des gangs américains à partir de la fin des années quatre-vingt, elles ont créé une « culture de bande » (codes gestuels, argotiques, vestimentaires, artistiques…) qui est devenue une véritable industrie, aujourd’hui représentée par des sportifs, des comiques, des acteurs et surtout des chanteurs. Le gangsta rap, en particulier, met en scène et glorifie le « capital guerrier » des bandes qui, à l’exception de la police, n’a plus aucun adversaire « à sa taille » dans les quartiers de la politique de la ville. La même mise en scène se retrouve sur les réseaux sociaux, là où les bandes se provoquent, s’humilient et se donnent rendez-vous.

Ces bandes ont également connu un développement économique impressionnant avec l’apparition, puis la professionnalisation du trafic de stupéfiants à partir des années quatre-vingt/quatre-vingt-dix. Elles propulsent désormais des jeunes adultes jusqu’au grand banditisme, sans que ces derniers n’aient besoin de passer par la case prison, obligatoire à l’époque des Blousons noirs. Tout comme la culture de bande et ses mises en scène, cette voyoucratie de « vieux jeunes » inspire les bandes d’adolescents.

Alors, que faire ? Luttons contre l’influence culturelle des bandes, que cela soit au coin de la rue ou dans le show-business. Frappons le pouvoir économique des bandes, indissociable du trafic de stupéfiants. Plus globalement, interrogeons « ce qui, dans la logique même du capitalisme de consommation, et la culture libérale-libertaire qui lui correspond, détermine les conditions symboliques et imaginaires d’un nouveau rapport des sujets à la loi », comme l’écrit le philosophe Jean-Claude Michéa.

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Le phénomène des bandes a toujours existé. À Garges-lès-Gonesse, les rixes entre jeunes sont un phénomène cyclique. La différence est que, aujourd’hui, ces violences sont plus médiatisées, elles sont amplifiées par les réseaux sociaux. Ces réseaux sont désormais souvent à l’origine des bagarres et les aggravent.  

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Mettre plus de policiers n’est pas la solution. Ce dont manquent les cités, c’est de plus d’éducateurs, plus de soutien, d’accompagnement et d’encadrement. Jusque-là, les réponses apportées ne sont que ponctuelles, au coup par coup. Alors qu’il y a besoin de réponses structurelles. Les jeunes sont en manque de projets, il faut leur donner des perspectives.

Ceux qui s’en sortent le font grâce à la formation et l’emploi. Or, cela a toujours été un énorme casse-tête pour leur trouver des débouchés, car personne, à l’extérieur, ne veut vraiment d’eux, ne serait-ce que pour un stage. Certains parents harcèlent tous les interlocuteurs possibles pour trouver une solution, en vain.

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Nous constations qu’un certain nombre de départements s’étaient retirés de l’éducation spécialisée, laissant un véritable manque. Un plan interministériel est évoqué pour répondre à une situation où la politique de la ville est largement sinistrée, comme le reste de l’action et des services publics. D’ores et déjà, les annonces sont faites « afin de remettre des adultes dans les quartiers » : la création par l’État de 600 postes dans l’éducation spécialisée et dans la médiation, dans 45 quartiers « Politique de la ville ».

Nous restons néanmoins vigilants quant à ces annonces.  […] Les sujets de travail et de mise en commun ne manquent pas. Parmi eux, citons certaines de nos propositions :

  • la mise en place d’une éducation à la non-violence en direction des enfants et des adultes ;
  • le renforcement des services de prévention et de protection de l’enfance ;
  • le renforcement de la place et du rôle des familles, loin des paroles et mesures stigmatisantes ;
  • la création de postes supplémentaires de médiateurs sociaux, bien formés, disponibles sur l’espace public, à des horaires adaptés ;
  • des moyens aux associations locales, au regard de leur rôle essentiel et complémentaire dans les solidarités et la prévention quotidienne ;
  • le développement d’une politique de soins à l’adresse de certains jeunes en grande souffrance psychologique, notamment par la mise en place de services de pédopsychiatrie et de CMP ;
  • l’accroissement de la place des adultes auprès des jeunes.

Cette proposition ambitieuse et réaliste de travail sur ces axes s’inscrit dans l’esprit et le contenu de la tribune du 10 mars, à retrouver et signer sur change.org et qui a reçu un large soutien. Au gouvernement de répondre !


Latifa Madani. Titre original : « Que faire face au phénomène des bandes ? »


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