Pauvreté : regarde à ta porte !

« Du jour au lendemain, des travailleurs sont obligés de solliciter l’aide alimentaire. C’est violent, humiliant et indigne d’un pays riche ».

Notre système social a beau être solide, il ne résiste pas à la déferlante. Faut-il le transformer ? Axelle Brodiez-Dolino, chercheuse au CNRS, a étudié l’histoire de la pauvreté et de la protection sociale. meilleure réponse à la crise.

  • Que sait-on de la vague de pauvreté engendrée par la crise sanitaire ?

Axelle Brodiez-Dolino. Nous connaissons la hausse du nombre d’allocataires du RSA, le revenu de solidarité active : + 8,5 % en 2020. Et celle du nombre de bénéficiaires du Secours populaire : + 30 %. En septembre, huit millions de personnes au total avaient besoin de l’aide alimentaire, contre 5,5 millions un an auparavant, et cela a pu augmenter depuis. Ces chiffres montrent l’ampleur de la déflagration.

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15 % du public des Restos du cœur en 2020 sont des nouveaux arrivants liés à la crise : auto-entrepreneurs, commerçants, intermittents, employés de l’hôtellerie-restauration, intérimaires… . […]

Avec 550 euros de minima sociaux, il est très difficile de survivre. Les étudiants, par exemple, sont tombés sous le seuil de flottaison et les moins de 25 ans n’ont même pas accès à ces minima.

  • Le chiffre de un million de pauvres supplémentaires circule beaucoup. Est-il fiable ?

Axelle Brodiez-Dolino. C’est une estimation de la Fédération des acteurs de la solidarité, en regard du million de pauvres engendrés en quatre ans par la crise de 2008. Mais nous n’aurons pas le chiffre de l’Insee avant 2022, car le taux de pauvreté est publié avec deux ans d’écart. […]

  • Comment notre appareil social résiste-t-il ?

Axelle Brodiez-Dolino. Le modèle français s’appuie sur la complémentarité entre le national et le local d’une part, et entre le public et le privé de l’autre. La France n’est pas si centralisatrice qu’on le pense en termes de protection sociale, car la lutte contre la pauvreté s’est construite par le bas, via les bureaux de bienfaisance, les centres communaux d’action sociale, puis les départements, les Régions… Cette intrication de strates a plus ou moins bien fonctionné selon les territoires, avec de belles initiatives locales, mais aussi des régions où ce fut la catastrophe. . […]

L’association, ATD Quart Monde, dénonce le « choix politique assumé » du gouvernement de gérer la pauvreté plutôt que de la combattre…

Axelle Brodiez-Dolino. L’État a mis le paquet sur les allocations de survie et l’aide alimentaire, or ni l’un ni l’autre ne permettent de sortir de la pauvreté. Cette gestion est purement palliative. . […]

Ce sont bien les associations (avec des soutiens publics) qui font du curatif et inventent des solutions. . […]

Le préventif, enfin, est très important, et c’est à l’État de le prendre en charge. Il faut éviter que la pauvreté se transmette : à l’âge de 3 ans, le différentiel est déjà énorme entre les classes pauvres et les classes aisées.

  • Dans quelle mesure les grandes crises de l’histoire française ont-elles entraîné des transformations de notre État social ?

Axelle Brodiez-Dolino. Quatre d’entre elles sont particulièrement intéressantes de ce point de vue.

  1. D’abord, la grande épidémie de peste noire, qui, de 1347 à 1352, a effacé la moitié de l’Europe. La population ayant diminué, les travailleurs ont pu aller chercher ailleurs de meilleurs salaires. Les élites économiques ont alors essayé de sédentariser la main-d’œuvre pour juguler ces salaires, limiter la propagation de l’épidémie et éviter les foyers révolutionnaires.

Cela donne l’ordonnance de 1351 de Jean Le Bon, qui interdit le vagabondage, mais aussi la mendicité. Cette crise nous a fait entrer dans un phénomène délétère : à l’inverse des « bons pauvres » (qui ne peuvent pas travailler car trop jeunes, trop vieux ou trop malades), les pouvoirs publics créent ainsi les « mauvais pauvres », valides sans travail.

Cette injonction au travail est devenue un dogme politique : aujourd’hui encore, on ne supporte pas qu’un adulte en capacité de travailler ne soit pas au travail alors même que l’on manque d’emplois (une offre pour trente demandeurs, toutes catégories comprises, en 2017).

C’est aussi durant cette crise que l’on oppose le « pauvre d’ici » et le « pauvre d’ailleurs », stigmatisé. Ces deux clivages actuels sont une construction sociopolitique qui date du Moyen Âge !

2.  Entre 1873 et 1896, une Grande Dépression a donné naissance à deux réponses positives. Face à la crise économique, les pouvoirs publics inventent la protection sociale avec des revenus de survie. C’est un moment charnière dans le passage d’une approche coercitive à une approche « assistancielle » de la pauvreté. Et les associations créent de nouveaux dispositifs, dont les asiles de nuit, ancêtres des centres d’hébergement.

3.  Troisième crise : celle des années 1930, qui voit la mise en place de mécanismes palliatifs, comme les aides aux chômeurs. Ce n’est pas le New Deal de Roosevelt, mais on passe tout de même des politiques libérales aux politiques keynésiennes dans lesquelles c’est à l’État de relancer la machine économique : on crée des emplois, on diminue le temps de travail et on augmente les salaires.

4.  Enfin, avec la crise des années 1980 et la montée du chômage, les banques alimentaires et les Restos du cœur sont créés. Les réponses sont comparables à celles d’aujourd’hui et le chômage n’est quasiment jamais redescendu. Puis le RMI, revenu minimum d’insertion, est créé en 1988, avec l’idée que toute personne en difficulté peut avoir accès à un minimum social. On reconnaît enfin que les pauvres sont victimes de leur situation. La protection s’est encore renforcée avec la couverture maladie universelle ou le droit au logement, mais elle est remise en cause par les divers gouvernements à partir des années 2000.

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  • Vous parlez de « solidarisme ». De quoi s’agit-il ?

Axelle Brodiez-Dolino. Le solidarisme a éclos en France en 1896, avec Léon Bourgeois. . […] Il a développé l’idée selon laquelle les organismes sont interdépendants et le corps social est un ensemble. Si on l’ampute d’une partie de ses membres, il fonctionne moins bien. C’est à la fois humaniste et opportuniste. La protection sociale française le met en pratique : on instaure une assistance aux situations d’urgence, une assurance pour les travailleurs qui aboutira à la création de la Sécurité sociale en 1945, et des services publics pour tous.

L’autre volet intéressant, c’est l’idée de « quasi-contrat ». Quand on naît, on bénéficie des acquis sociaux, médicaux, technologiques ou culturels antérieurs. En retour, on a l’obligation de préserver ce progrès et de travailler à l’accroître. Ce contrat tacite résonne aujourd’hui en termes écologiques : les hommes sont nés avec une planète en bon état, ils doivent la préserver. Si on appliquait ces deux grands principes, la société serait moins dysfonctionnelle.

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  • Le plan de relance de 100 milliards du gouvernement peut-il contenir la vague de pauvreté ?

Axelle Brodiez-Dolino. Parmi ces 100 milliards, seulement 800 millions, soit 0,8 %, sont consacrés aux plus démunis. Le gouvernement table sur une relance de l’économie par la consommation, mais il faut en avoir les moyens : les couches aisées ont épargné pendant la crise, mais les plus en difficulté se sont endettées !

Une des solutions promues par les économistes est de faire porter la responsabilité sur les plus riches. D’août à novembre 2020, les milliardaires de la planète se sont enrichis de 2 700 milliards de dollars.

Cette crise a appauvri les plus pauvres et enrichi les plus riches. Leur dire qu’ils vont mettre la main au portefeuille, c’est une mesure de justice sociale. Plusieurs crises ont amené à taxer davantage les plus aisés. Ils vivent d’une économie financiarisée qui se porte bien et dont on a en plus réduit la taxation : c’est absurde.

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Romain Jeanticou. Télérama. Titre original : « La gestion actuelle de la pauvreté est purement palliative ».

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