La démocratie peut-elle dépasser les bornes ?

L’humanité est-elle en train d’atteindre ses limites ?

C’est la question vers laquelle tout nous ramène. Qu’il s’agisse d’écologie, d’économie, de questions sociétales, à chaque fois, les débats portent sur les limites de l’activité humaine.

Ne sommes-nous pas arrivés dans un cul-de-sac où les perspectives de dépassement sont devenues chimériques ?

Pas seulement en matière environnementale, mais aussi politique : la quête effrénée de liberté apparue au XIXe siècle prend aujourd’hui l’aspect d’une fuite en avant désespérée vers des revendications parfois irréalistes qui menacent de bouleverser le fragile équilibre des relations humaines.

Les droits accordés aux êtres humains par les démocraties peuvent-ils être limités ?

La crise du Covid a contraint les gouvernements à restreindre les libertés les plus élémentaires, ce qui fait dire à certains mécontents que ce régime est devenu liberticide, voire dictatorial.

D’abord, il est complètement absurde de qualifier de dictatorial un système politique qui limite une liberté. Car une dictature ne limite jamais une liberté. Une dictature supprime purement et simplement cette liberté. La dictature, ce n’est pas la limitation de la liberté, mais sa destruction. Seule, donc, la démocratie limite les libertés car, et c’est tout le paradoxe, c’est l’unique moyen de les faire exister.

Défmir ce qu’on n’a pas le droit de faire implique automatiquement de définir ce qu’on ale droit de faire. La défmition des limites est donc inhérente à toute démocratie.

Ce que résume le célèbre article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789: « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. »

Et effectivement, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que presque tous les débats actuels qui nous agitent touchent du doigt cette épineuse question des limites.

  • Jusqu’où accepter les restrictions des déplacements durant une pandémie ?
  • Jusqu’où accepter la procréation médicalement assistée ?
  • Jusqu’où accepter la liberté de croire, face à l’intolérance religieuse ?
  • Jusqu’où accepter la liberté d’expression ?
  • Jusqu’où accepter l’accueil de migrants, comme l’Allemagne, qui, du jour au lendemain, ouvrit ses portes à 1 million de personnes.
  • À chaque fois, c’est la même question qui se pose sous des formes différentes : jusqu’où peut-on accepter une revendication, et à partir de quand doit-on en fixer la limite ?
  • On pourrait presque résumer les choses ainsi : l’optimisme de la pensée libérale du XIXe siècle qui a construit nos sociétés modernes peut-il être restreint par son exact contraire, le pessimisme ?
  • Pour beaucoup d’esprits qui se veulent, ou se croient, fidèles aux idées les plus progressistes, le pessimisme est un affront à leur vision enjouée de l’humanité, et toutes les restrictions esquissées deviennent insupportables, et celui qui les formule est aussitôt qualifié de réactionnaire.

C’est pourtant en ces termes que se posent de manière récurrente les débats parfois violents de notre époque, qui troublent nos consciences et font parfois vaciller nos certitudes.

Pour séduire militants et électeurs, la tentation est grande de faire croire que leurs désirs de bonheur, de justice, d’égalité, de prospérité ne se heurteront jamais à rien, et ne pourront être comblés qu’à la condition qu’aucun obstacle ne soit mis en travers de leur route. Un projet de société sans limites, physique, technique ou éthique, possède une force séductrice redoutable à laquelle il est difficile de s’opposer, mais dont l’expression peut prendre la forme inquiétante d’un populisme suicidaire.


RISS – Charlie Hebdo – 07/04/2021