Dangereuse recomposition du paysage audio-visuel ?

La concentration du secteur audiovisuel et des médias entre les mains des grandes familles capitalistes françaises se poursuit rapidement.

Voici que le groupe allemand Bertelsmann (chiffre d’affaire de 1,27 milliards €), propriétaire des chaînes M6, W9, 6ter, Gulli lesquels captent 14,7 % de l’audience totale des télévisions et 27% du marché publicitaire de la télévision française et les radios RTL, RTL2, Fun Radio qui représentent le tiers des recettes publicitaires de la radio, a fait savoir qu’il vendait tous ses actifs français.

Depuis, la guerre intra-capitaliste fait rage entre les groupes de média et de l’audio-visuel pour racheter : Vincent Bolloré (Vivendi), Martin Bouygues (TF1), Xavier Niel (Free, Le Monde, Nice Matin), Patrick Drahi (Altice), le groupe tchèque Kretinsky (Le Monde, Marianne) … Les enjeux de cette recomposition à la fois capitaliste, idéologique et culturelle sont énormes. Elle s’inscrit certes dans un mouvement général où les groupes nord-américains du numérique dominent l’information et son tri (Google et Facebook) et accélère l’uniformisation culturelle et l’enseignement (Nefflix, Amazon).

Ainsi la constitution d’un groupe comprenant TF1 et M6 capterait 75% des recettes publicitaires du marché publicitaire de la télévision et commanderait plus de la moitié des fictions françaises. Si la combinaison était M6 et Canal plus, cela aboutirait à créer le plus grand financeur du cinéma et donnerait naissance à un grand groupe audiovisuel combinant télévision payante et gratuite, production audiovisuelle et plateforme numérique.

Les enjeux sont si grand que des pressions commencent à s’exercer pour modifier la réglementation anti-concentration, qui empêche aujourd’hui ces regroupements. Déjà ces lois sont bafouées.

Regardons par exemple la situation du groupe Bolloré. Celui-ci détient en Italie Mediaset et Telecom Italia, et vient d’acquérir en Espagne près de 10% de Prisa (El País).

En France, avec Vivendi, il possède Canal+, C8 et CNews, Canal Sat. Il a acquis il y a quelques mois, en décembre 2020, le groupe Prisma (Capital, Geo, Gala, Voici, Télé Loisirs, Femme actuelle…), qui est un partenaire idéal pour l’agence de communication et publicité Havas, détenue par Vivendi. Et il ferraille actuellement face à Bernard Arnault (LVMH) pour reprendre une partie du segment « presse et médias » du groupe Lagardère pour reprendre Europe 1, pour l’adosser à CNews. Et il vient donc de déposer un dossier pour racheter le groupe M6-RTL…

De son côté LVMH, du groupe de Bernard Arnault, déjà propriétaire du Parisien, d’Aujourd’hui en France, des Echos et de Radio- classique tente dans un pacte avec Lagardère de récupérer le Journal du Dimanche et Paris Match.

Une telle recomposition à la veille des élections présidentielles et législatives est d’une importance capitale. Les enjeux de l’information, de son décryptage de la culture et des loisirs sont l’objet de toutes les attentions de la part du grand capital qui ne veut pas perdre la main alors que les lieux culturels son fermés et que le débat public vole au ras des pâquerettes pour empêcher les débats sur les urgences sociales, sanitaires, démocratiques, écologiques, sur les moyens d’une égalité réelle et les chemins de l’émancipation humaine.

Dans un tel contexte, fou celui qui sous-estimerait l’importance du pluralisme de la presse. Il ne peut exister d’information a sens unique, sans débat sans expression d’autres pensées, d’analyses.

C’est dans ce cadre qu’il convient de mesurer, pour les combattre, les crises auxquelles doivent faire face la presse écrite nationale et régionale.

La pandémie a accéléré les effets destructeurs qu’affronte la presse dû à une baisse importante de la vente au numéro, un arrêt de la publicité et des activités événementielles, alors que les coûts de production augmentent.

Pour ne prendre que quelques exemples de ces derniers mois :

  • La mise en liquidation de Paris-Normandie en avril 2020 a engendré 60 suppressions de postes ;
  • Le Figaro a également supprimé 60 postes en décembre ;
  • 31 licenciements à Grazia ;
  • 30 au Parisien avec l’arrêt de ses éditions départementales ;
  • 20 licenciements à Jeune Afrique ;
  • une centaine de postes supprimés chez Paris-Turf suite à son rachat par Niel ;
  • le groupe Centre-France-La Montagne négocie une rupture conventionnelle collective concernant une centaine de salariés.
  • L’Equipe, confrontée à la dégringolade de ses ventes amplifiée par l’arrêt des compétitions sportives a finalisé un plan de suppression de 60 emplois en début d’année.
  • L’Humanité est en plan de continuation après avoir dû faire 2,9 millions d’économies et un plan de réductions d’effectifs d’une vingtaine de postes.
  • A la radio,
  • 250 postes supprimés à Radio France en décembre.
  • Le secteur des imprimeries est peu à peu laminé alors que le dépôt de bilan de Presstalis pour la distribution a engendré plus de 600 suppressions d’emplois.

La lettre du 10/04/2021 – Patrick Le Hyaric