Thérapie !

Chacune-Chacun, a sa manière d’évacuer de douloureux souvenirs. J’ai acheté et bien sûr lu, ce recueil de dessins décrivant les affres de la souffrance de cette dessinatrice Coco de « Charlie Hebdo » et il faut l’avouer on décrypte, on lit aux travers de son travail, combien de questionnement, de doutes, de besoin de repentances… sont présents et peut-être seront toujours enfoncés dans un coin de sa mémoire. Aux « rescapés » de cette boucherie apportons toute notre sollicitude. MC

Déconner toujours

Notre Coco vient de sortir un nouveau bouquin, Dessiner encore (éd. Les Arènes).

Un tabac. Affreusement populaire, Coco est devenue la petite fiancée des Français. Les gens l’adorent. C’est juste parce qu’ils ne la connaissent pas.

À la télé, Coco est sublime avec ses yeux Chocobons et le tranchant fanatique de ses pommettes. Ça prend une bonne quinzaine de pomponneurs qui ne la quittent jamais. En vrai, Coco est une vieille harpie décolorée avec un troublant penchant pour le harcèlement sexuel. Jevous dis pas à quelle fréquence on doit la décoller du dernier stagiaire en date, accrochée à la jambe du pov’gosse dans la cuisine, criant, la bave aux lèvres : « Vazy, vazy, ça pourrait te plaire, p’tit con ! »

Et pourtant. Y a du bon dans le cochon. Ce talent fou, trop peu exalté. Le comique cinglé de son trait, l’irrésistible jubilation. Coco, son truc, c’est la blague. Elle est capable d’en mettre dans un dessin sérieux, un dessin polémique, un dessin énervé. Parfois contradictoire, souvent absurde, toujours anarchique. Avec Coco, il y a toujours de la place pour une blague. J’allais dire, elle comprend que la blague est une chose sérieuse. N’importe quoi. Coco est dessinatrice. Elle ne comprend rien du tout.

Ce qui frappe dans Dessiner encore, c’est qu’elle y asphyxie la source inépuisable de ses blagues. Il y en a beaucoup moins que d’habitude. Le dispositif central du livre est une grande vague du bleu impossible d’un ciel d’enfance ressouvenu. La vague la submerge et la porte (et nous avec) sur la crête de son histoire. Et charrie chagrin, culpabilité, terreur. Coco se dévoile.

Elle montre vulnérabilité, faiblesse, doute infini. Et pourtant, elle montre l’attentat du 7 janvier plus directement que quiconque.

Une chute libre au coeur de l’indicible

Nous découvrons la Mme Corinne Rey d’après, chez elle, avec son enfant, son chat (dessiné avec un amour langoureux) et son mec (zéro langueur). Nous la voyons chercher de l’aide auprès de psys et de gourous. Nous voyons ses souvenirs de l’attaque. Ils sont stupéfiants. Comme dessinés par quelqu’un d’autre. La souplesse joyeuse de ses lignes est remplacée par une terrible solidité, une énormité menaçante. Seule demeure du cartoon la figure esquissée de Coco elle-même, doodle perdu au milieu de toute cette matérialité meurtrière.

De l’atroce cloaque de l’attaque contre Charlie seront donc nés trois grands livres.

Le Lambeau, de Lançon, est un calvaire intime totalement littéraire, d’une absence glaçante de sentimentalisme. Une minute quarante-neuf secondes, de Riss, est turbulent, polémique, férocement engagé. Il y tonne comme un pirate borgne qui aurait perdu son navire. Mais tandis que l’un et l’autre torée sa propre pudeur, Coco aborde l’émotion de front.

Dans une dizaine de pages inoubliables, Coco affronte ce que quelqu’un de gentil, de bien élevé, n’aborderait pas. Le fait noir et vertigineux que c’est elle qui a fait entrer les frères Kouachi dans l’immeuble, après quoi, tout le monde est mort.

Il y a une suite d’images où la Coco de cartoon fait la toupie autour du thème-supplice du « si j’avais ». Si j’avais appelé les flics. Si j’avais refusé. Si je les avais désarmés. (Et si elle était devenue Spiderman, Superman et Captain America tout à la fois. ) C’est une chute libre au coeur de l’indicible, de l’impensable. Un sauvage attentat à la pudeur et à l’euphémisme.

C’est un courage qu’il faut du courage pour comprendre.


Traduit de l’anglais par Myriam Anderson – ROBERT MC LIAM WILSON – Charlie Hebdo -07/04/2021