Le dramatique abandon de « La Recherche » en France.

Bien évidemment actuellement est mis en avant, désigné à la vindicte populaire, mis sur la sellette, la perte des unités de recherche dans les laboratoires pharmaceutiques ou d’État, autour de la santé.

Pour autant, c’est bien la recherche dans son ensemble qui a été abandonné autant par les entreprises, que par l’État.

Il est vrai que le temps dispensé en recherches n’est pas assuré d’une rentabilité immédiate, autrement, dit ça coûte avant d’esperer une possible rentabilité ; voilà pourquoi les actionnaires entendent d’abord profits et suppriment ces unités de recherche d’entreprises, aux profits d’exploitations de brevets qui leur assurent rapidement des bénéfices. MC

Chercheuses-Chercheurs ou êtes-vous ?

C’est un laboratoire de pointe, et pourtant, on n’est pas chez les cosmonautes. Le décor n’a rien de ces bunkers aseptisés dont sont friands les reportages télé. Nous sommes sur le campus de Luminy, à Marseille, à l’orée du somptueux cadre des calanques. Le laboratoire est hébergé par l’école Polytech.

À l’intérieur, un univers commun à tous les chercheurs, des étagères surchargées de publications scientifiques, un coin café et son panneau d’affichage (avec des articles et dessins de Charlie, la classe…). Ici, les chercheurs en jean et tee-shirt portent de simples blouses en labo, et le masque, comme n’importe qui ailleurs en ce moment.

Un peu plus loin, des amoncellements de tubes, flacons, pipettes, dans lesquels baignent d’étranges liquides colorés qui sont filtrés, secoués, tamisés ou soumis à des rayons lasers. « C’est un peu de la cuisine », sourit Bruno Canard, directeur de cet antre étrange dont le but est l’étude des « réplicases virales », autrement dit la manière dont les virus se reproduisent.

Mais pas d’inquiétude à avoir, je ne risque pas de choper plus de maladies ici qu’ailleurs, car le labo ne travaille pas directement sur les virus, mais sur des fragments de virus.

Ici, un morceau de dengue, ailleurs un morceau d’Ebola… mais que des éléments inactivés. Bruno Canard aime bien la métaphore automobile : « C’est comme pour une voiture. On étudie les pièces détachées, on dissèque le moteur, le carburateur, etc. Si on comprend comment ces pièces fonctionnent, cela peut s’appliquer à toutes sortes de voitures. » Pour filer la métaphore, on ne risque donc pas de se prendre un platane en démontant un pot d’échappement.

En revanche, cette méthode est essentielle pour anticiper de futures pandémies. On ne sait pas quel sera le prochain virus qui nous tombera sur la gueule. Impossible de les étudier tous un par un, on n’en sortirait pas, il y en a des milliers. « Chez les virologues, la vieille méthode consistait à étudier un virus du début à la fin, et de travailler cinquante ans dessus. Mais à un moment donné, cela coince. »

Plutôt que de se focaliser sur tel ou tel d’entre eux, il est bien plus utile de disséquer des mécanismes fondamentaux qui permettent à ces microbes de pénétrer l’organisme et de se reproduire. Même si on ne peut pas dire quel sera le prochain dont nous serons victimes, « en revanche, ce qu’on sait, c’est qu’il ressemblera forcément à un virus qu’on connaît déjà ». Comment peut-on en être certain?

Bruno Canard poursuit sa métaphore automobile : « Imaginons une vue aérienne d’un parking : on voit des voitures de toutes les formes, mais les moteurs fonctionnent à peu près tous de la même façon. Si on met du sucre dans le réservoir, le moteur ne fonctionne plus. Pour les virus, c’est la même chose. Ils ont tous des caractéristiques différentes, mais il y a des points communs aux diverses familles de virus. »

L’idéal serait donc de trouver une sorte de sucre universel contre les moteurs viraux. Avec ce procédé, il est possible de comprendre un phénomène sur un virus donné, celui de l’hépatite C par exemple, et de l’appliquer à un autre, comme la dengue ou la fièvre jaune. «Comme ça, on extrapole rapidement, au lieu de se taper vingt ans de recherches. Notre but est de préparer le terreau permettant d’aboutir aux médicaments de demain. »

Le laboratoire a commencé d’étudier les coronavirus en 2003, donc bien avant la pandémie de Covid-19. À cette époque, ils n’intéressaient pas grand monde. Les virologues étaient surtout focalisés sur le VIH, et les coronavirus étaient seulement étudiés en milieu vétérinaire, car on considérait qu’ils n’affectaient que les animaux. Aujourd’hui, évidemment, l’intérêt de ces recherches semble évident… Mais il aura fallu du temps pour le faire admettre.

Pour comprendre ce parcours du combattant de la science, faisons quelques rappels sur le financement de la recherche. Pour payer leurs travaux, les scientifiques doivent conti­nuellement rédiger de laborieux dossiers, qu’ils soumettent à l’Agence nationale de la recherche, avec moins de 10 % de probabilités d’être retenus. Eh bien, l’équipe de Bruno Canard a présenté une douzaine de projets ces douze dernières années… et seulement deux ont été financés.

Les chercheurs étaient si énervés qu’en 2015 – soit cinq ans avant la pandémie de Covid-19 – ils ont écrit une lettre à la Commission européenne pour alerter sur la nécessité de travaux sur les virus émergents.

Ils avaient alors listé neuf familles de virus qui, selon eux, présentaient le plus de dangerosité. Et parmi elles, les coronavirus. Et pourtant, ils n’ont reçu absolument aucune réponse ni aucune subvention supplémentaire. Pis, les financements se sont tellement taris qu’a en 2018 le laboratoire était au bord de l’agonie », soupire Bruno Canard.

En fait, cet abandon de la recherche fondamentale s’est surtout accéléré à partir de 2008, sous le règne Sarkozy. En plus de la fonte des financements, il y a eu la création du crédit d’impôt recherche (CIR), qui consiste à donner du fric, sous forme de déductions fiscales, à des entreprises privées qui feraient de la recherché. Le problème est que cette prétendue recherche privée ne fait l’objet d’aucune évaluation.

Ainsi, Sanofi a reçu plus de 1 milliard d’euros au titre du CIR (argent qui aurait pu aller à la recherche publique), alors que ses résultats scientifiques sur le terrain des vaccins ont brillé par leur fiasco. Et ça n’a pas empêché Sanofi de distribuer près de 4 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires ! « Je ne comprends pas qu’on ne leur demande pas des comptes », rage Bruno Canard.

Évidemment, avec l’actuelle pandémie, les financements reviennent. Mais pas de quoi s’emballer non plus, modère Bruno Canard : « On est seulement revenus au financement de 2004. On publie aujourd’hui des articles qu’on aurait pu publier en 2018. » Son collègue Étienne Decroly, lui aussi chercheur au labo, renchérit : «Le problème, c’est qu’en virologie les pouvoirs publics fonctionnent dans la réaction plutôt que dans l’anticipation. Les financements viennent au coup par coup, en fonction des maladies humaines, mais sans vision à long terme. »

Autrement dit,

  • Quand débarque le sida, on file du fric pour le sida, puis on oublie…
  • Quand débarque le Zika, on file du fric pour le Zika, puis on oublie…
  • Et ainsi de suite.
  • Donc, aujourd’hui, on file du fric pour le coronavirus.
  • Mais en quoi cela nous aidera-t-il à nous prémunir contre la prochaine pandémie ?
  • Et d’où viendra-t-elle ?

Si on demande un pronostic à Bruno Canard, il reconnaît que « ce serait forcément un pronostic façon boule de cristal. Mais on pourrait, par exemple, avoir un virus de la famille de la rougeole, qui se propage par voie aérienne, qui serait très mortel, et pour lequel l’actuel vaccin ne fonctionne pas ». La seule façon d’anticiper est de comprendre les mécanismes de base transposables à des virus encore inconnus. En d’autres termes, faire de la recherche fondamentale.

Mais politiquement, le combat est encore loin d’être gagné. Preuve en est la difficulté de financement des microscopes. Pour voir les virus, il faut en effet des outils très performants, qu’on appelle des « cryomicroscopes ». Or la France est largement sous-équipée en ce domaine, comparée à d’autres pays comme l’Angleterre et l’Allemagne, qui ont respectivement une vingtaine de cryomicroscopes chacune.

Sur un ordinateur, François Ferron, chercheur au labo, est en train d’étudier de belles images de virus en trois dimensions. « Je travaille sur les arénavirus, comme celui de la fièvre hémorragique de Lassa, il tue énormément, et pourtant les travaux dans ce domaine sont très difficiles à financer. » Eh bien, pour obtenir ce genre d’images avec le coronavirus, François Ferron a dû transmettre ses données à un cryomicroscope… chinois, l’opération ayant été financée par une entreprise de biotech américaine. Ce qui occasionne forcément des délais et des coûts supplémentaires.

De quoi énerver Étienne Decroly : « On pourrait se dire que ce n’est pas si gênant, après tout, pourquoi pas? Le problème, c’est qu’on n’a plus la main sur la technologie. » Pour avoir plus d’autonomie, le labo demande donc depuis des années l’acquisition d’un cryomicroscope en Région Paca… Et toujours en vain, à ce jour.

Les chercheurs en virologie ne sont jamais applaudis aux fenêtres, alors qu’ils sont en première ligne dans le combat contre les pandémies.

On culpabilise le citoyen (nous serions responsables de la pandémie, à cause de nos mauvais comportements), mais les politiques qui nous donnent des leçons, alors qu’ils ont coupé les crédits de la recherche depuis des années, ont une bien plus grande responsabilité dans notre faiblesse face aux virus.


Antonio Fischetti – Charlie Hebdo – 31/03/2021