Cookies espions des « GAFA »

La Cnil vient de durcir la réglementation sur le flicage des internantes. Une excellente nouvelle pour Google, Apple, Facebook and Co…

Les publicitaires agissant sur Internet sont victimes d’un drôle de poisson d’avril, et la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) n’y est pas pour rien. Depuis le 1er avril, les annonceurs doivent recueillir le consentement des internantes avant de leur imposer des cookies quand ils consultent leur site.

Ces petits programmes informatiques, qui pistent les utilisateurs, aident à (presque) tout connaître de leur vie personnelle : état civil, centres d’intérêt, habitudes de consommation, distractions, voire hobbys secrets ou orientation sexuelle !

Autant de données permettant aux régies publicitaires de mener des campagnes très ciblées sur leurs clients potentiels : particulièrement rentables, donc. En moyenne, une pub formatée sur Internet se vend deux fois plus cher qu’une pub qui ne l’est pas.

Péage pour naviguer

La mesure (excellente, à première vue, pour la protection de la vie privée) effraie en toute logique les supports (dont les journaux) tirant d’importants revenus de la pub. Les premiers tests sont formels : quand les internautes peuvent choisir facilement entre « accepter » et « refuser » les cookies, ces mauvais coucheurs sont plus de la moitié à dire non.

Les Gafa (Google, Apple, Face-book, etc.), en revanche, restent de marbre, eux qui tirent pourtant tous leurs revenus de la pub. Bizarre ? Pas tant que ça. Car, à l’arrivée, ce sont bien eux qui bénéficieront au premier chef de ce nouveau régime.

Il s’agit, précise au « Canard » Gwendal Le Grand, secrétaire général adjoint de la Cnil, de « permettre à l’internaute de refuser les cookies aussi facilement qu’il les accepte ». Finis, donc, les interminables questionnaires à remplir sur chaque site pour « gérer ses cookies »… qui poussent à tout accepter.

Les annonceurs publicitaires, d’ores et déjà, ont préparé leur riposte. Le « cookie wall », par exemple, un péage instaurant une contrepartie pour accéder à un site. Ainsi, le jour même où la nouvelle directive de la Cnil entrait en vigueur, AlloCiné (informations sur les programmes et les salles de cinéma) changeait ses conditions d’accès. « La nouvelle réglementation relative aux cookies ne permet plus au site, explique-t-il, de s’appuyer sur cette seule source de revenus » et propose désormais d’y accéder soit « pour 2 euros pendant un mois », soit « gratuitement en acceptant les cookies publicitaires ».

Rois du bac à sable

Impassibles, les Gafa avaient vu le coup venir.

Apple a supprimé les cookies publicitaires de son naviga­teur Safari il y a deux ans, et Google annonce qu’il fera de même le ler janvier 2022. Normal, ils n’en ont plus besoin. « Avec les milliards d’informations qu’ils accumulent sur les utilisateurs de leurs services, ils peuvent se passer de celles qu’apportent les cookies », explique Florent Rimbert, responsable du développement numérique à l’Alliance de la presse d’information générale (Apig).

Illustration :

  • un marchand de meubles de luxe désirant diffuser une pub auprès de sa clientèle potentielle demandera d’abord à Google de cibler la « cohorte » (c’est le vocabulaire maison) des internantes intéressés (ceux qui fréquentent des sites de meubles, notamment).
  • De sélectionner en leur sein, ensuite, la cohorte de ceux habitant Paris et Lyon (où le fabricant possède des magasins).
  • Puis, parmi eux, les revenus aisés (repérés à leur fréquentation de sites de luxe).
  • Et, enfin, les acheteurs im­minents, qui ont l’intention de s’offrir des meubles dans un avenir proche (visiteurs d’un site depuis moins d’un mois, par exemple).
  • Ne restera, à l’arrivée, qu’une population de quelques milliers de per­sonnes, très précisément cernées.

C’est la théorie du privacy sandbox (« bac à sable ») de Google, selon laquelle « tous les utilisateurs sont mélangés comme les grains de sable anonymes dans un bac ». Ils ne seraient donc pas « tracés » à leur insu et de site en site par des cookies, et leur demander leur accord serait inutile, dans la mesure où ils ont volontairement alimenté le vivier d’informations dans lequel puise Google.

Le procédé est contesté par la Cnil dans une note confidentielle, transmise à l’Autorité de la concurrence et révélée par le magazine US « Politico ». « La réglementation interdit de profiler quelqu’un sans son consentement, et, là, Google ne demande rien à personne », a expliqué la commission au « Canard ».

Si le point de vue de Google et consorts l’emporte, les Gafa siphonneront d’autant mieux la pub désormais interdite via les cookies et, à terme, acquerront un quasi-monopole sur Internet, qu’ils contrôlent déjà à 80 %.

Normal qu’ils n’aient pas élevé la voix pour se plaindre de la suppression des cookies.


Hervé Martin – Le Canard Enchainé- 07/04/2021