Ces frais bancaires…

Qu’elle est loin, l’époque où les banques géraient gratuitement les comptes de leurs clients !

Depuis la crise financière de 2008, dont les banques américaines sont à l’origine, les frais de tenue de compte se sont envolés. En octobre 2019, les 18 banques (nationales, mutualistes régionales et banques en ligne) retenues pour une étude du cabinet Sémaphore Conseil pour « Les Echos » facturaient 17,06 euros par an, en moyenne, contre 1,43 euro dix ans plus tôt. Une hausse de… 1 095 % !

Une augmentation ?

Non, un hold-up ! « Une prise en otage ! s’étrangle Michel Guillaud, le président de l’association France Conso Banque. Les gens n’ont pas le choix. Il est impossible de vivre sans compte bancaire, donc ils doivent payer. »

Pour Christophe, expert financier, les frais de tenue de compte constituent une double peine pour les clients. « Initialement, la gratuité de la gestion de compte était la contrepartie de la non-rémunération des comptes courants. On était sur un accord « ni (facturation)-ni (rémunération) », explique-t-il. L’effondrement des taux d’intérêt à long terme provoqué par les crises financières a conduit les banques à chercher de nouvelles recettes, d’où l’apparition de ces frais, qui augmentent de manière explosive. »

Les banquiers sont doués pour faire pleurer Margot.

A les entendre, c’est ça ou leur ruine. « Même si elles sortent encore des bénéfices comptables de leurs bilans, les banques ne sont plus rentables, ce qui ne les empêche pas de continuer de distribuer des dividendes », assure un expert qui souhaite garder l’anonymat. Et qui se lance dans un cours d’économie accéléré à l’usage des sceptiques. « Pour gagner de l’argent, une banque refinance à court terme (quelques mois) ce qu’elle prête à long terme (entre quinze et vingt-cinq ans).

Problème : depuis les dernières crises financières, la politique mise en place par la Banque centrale européenne a entraîné l’effondrement des taux d’intérêt à long terme et un aplatissement de la courbe des taux d’intérêt en général.

Résultat : les banques ne créent plus de valeur économique. Pour se renflouer, elles ont donc opté pour une stratégie alliant fermeture des agences et hausse des tarifs », résume-t-il. Le client est prié de compatir et de bien rétribuer son banquier quand il lui prête ses maigres économies ! Un comble.

« En 2018, l’ensemble des commissions prélevées au titre de la gestion des opérations bancaires quotidiennes s’élevait déjà à 25 milliards d’euros, soit 32 % de l’activité « banque de détail » », précise Matthieu Robin, chargé de mission secteur financier à l’association UFC-Que choisir. « On assiste à une inflation brésilienne visant à taxer les dépôts en catimini », s’insurge Michel Guillaud. Avec une progression de 40 % en 2020, le Crédit agricole de la Corse était en lice pour décrocher la palme de l’augmentation. C’était compter sans la participation du Crédit agricole Pyrénées Gascogne, qui est passé de 0 à 24 euros en un an, selon le site Panorabanques !

Pour justifier ces hausses, la direction de la communication du groupe assure qu’« en 2021 le montant des frais de tenue de compte est resté modéré, avec une moyenne de 15,50 euros par an pour les 39 caisses régionales. Cette moyenne est bien en deçà de celle des autres banques de réseau (22,96 euros par an, selon Sé­maphore Conseil). » « Le prix des services bancaires courants se justifie par leur performance et par l’accès à des services sécurisés de gestion de ses comptes (banque en ligne, carte de paiement…). Sur les tarifs courants, les banques françaises ont adapté et enrichi leurs offres depuis de nombreuses années, et le service donne satisfaction dans l’immense majorité des cas », résume sans rire la Fédération bancaire française.

Les banques sont-elles dans une si mauvaise posture qu’elles ne peuvent faire autrement que d’étrangler leurs clients ?

« Nous sommes dans une configuration où les revenus bancaires progressent, certes, assez peu et où les charges ne baissent pas, mais on ne peut pas dire que la banque de détail n’est plus rentable, tempère Sabine Grâfe, directrice d’études de l’institut Xerfi. En revanche, la crise sanitaire de 2020-2021 va entraîner une chute des résultats nets. La rentabilité sera, de facto, orientée à la baisse, d’où certaines hausses de tarifs stratégiques. Les banques n’ont plus le choix. Les charges (masse salariale et loyers) sont devenues trop lourdes, elles doivent se restructurer. »

Une restructuration qui passe, à la BNP, par une suppression de 5 % des postes de conseiller bancaire à l’horizon 2022 et une réduction du temps de travail hebdomadaire dans une majorité de ses agences.

La Société générale, de son côté, a décidé de fusionner avec sa filiale Crédit du Nord, car « le fonctionnement des agences, la formation des conseillers et des équipes, qui font la force de ce modèle de proximité, ont un coût », explique-t-elle.

L’incroyable augmentation des frais bancaires n’a jamais vraiment fait pleurer les gouvernements.

La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes sort rarement son bâton pour taper sur les banquiers. « A ce jour, les seuls qui essaient de défendre les consommateurs contre l’oligopole bancaire, ce sont les associations ; les banques restent considérées comme des champions nationaux dont il faut préserver les intérêts », avance Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et professeure associée à l’Ecole d’économie de Paris.

Ceux qui douteraient du poids du lobby n’ont qu’à jeter un coup d’œil à la dernière promotion de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite, où le patron de la Société générale, qui perd de l’argent et la directrice des réseaux France chez BNP Paribas figurent à la meilleure place.


Extrait des « Dossiers du Canard » N°159 Avril 2021