Fiché, enregistré, noté, surveillé…

Tout ça et plus encore avec les nouvelles technologies, plus rien de ta vie ne t’appartient, ne restera secret personnel dans les pays dits industrialisés. MC

Bientôt, quand on lèvera le nez, on verra des drones.

On se sentira tout de suite mieux. Rassurés, enfin. Les caméras de vidéosurveillance truffant le territoire ne suffisent pas. Elles sont désespérément immobiles, incapables d’aller voir dans les coins, plein de choses leur échappent, ça ne pouvait plus durer. Heureusement que la loi de « sécurité globale » va être votée ces jours-ci.

Son article 22 réglemente (entre autres) l’usage des drones. Désormais, policiers et gendarmes pourront en faire usage pour filmer, enregistrer et transmettre en direct tout ce qui leur chante (ou presque). Un « rassemblement de personnes » à fliquer, un bâtiment public à protéger, des flux de transport à réguler, un littoral ou une zone frontalière à surveiller, un acte de terrorisme à prévenir, et tutti quanti, du moment que ça entre « dans l’exercice de leurs missions de prévention des atteintes à l’ordre public et de protection de la sécurité des personnes et des biens ainsi que de leurs missions de police judiciaire » (plus flou, tu meurs). De leur côté, les citoyens et journalistes n’auront plus le droit de filmer des policiers en action. Ainsi, le droit à l’image sera bien gardé.

Plus fort encore : même les polices municipales, encore plus pros que les autres (s’il était possible), auront le droit de s’équiper en drones. Et ce afin d’« assurer l’exécution des arrêtés de police du maire et [de] constater les contraventions à ces arrêtés ». Là encore, cela ouvre grand le champ des possibles : on ne dronefliquera pas que la circulation, mais aussi les attroupements, les manifs, la mendicité, les trafics divers, tout et le reste. Quoi, c’est seulement « à titre expérimental pour cinq ans » ?

Message reçu : c’est parti pour durer.

Ainsi, tout comme les caméras de vidéosurveillance, que les autorités ont pris soin de soustraire à la tutelle de la Cnil et dont personne ne connaît aujourd’hui le chiffre exact (plus, ou beaucoup plus, de 1 million), les drones de flicage se multiplieront à grande vitesse.

Ce qui fait rêver plus d’un maire. Ouvrons « Le Figaro » (2/4) : « « Allons plus loin, poursuit le maire de L’Hay-les-Roses. Pourquoi pas des drones volant en permanence, qui suivraient un parcours prédéfini et seraient envoyés en quelques secondes, comme une avant-garde de l’intervention, partout où cela peut sécuriser ? » Si une femme battue alertait, par exemple. » Génial.

On imagine les idées du même tonneau qui vont affluer dans la cervelle des maires sécuritaires. Peut-être verra-t-on, comme en Chine, des drones munis d’un haut-parleur intimer l’ordre à ceux qui ne portent pas le masque obligatoire de rentrer vite fait chez eux (et pan ! 135 euros). Peut-être ces images passeront-elles sur les chaînes de télé locales. Ça cartonnerait. Ça rassurerait. Comme avait coutume de dire Jean-Marie Le Pen, « la sécurité, c’est la première des libertés ».

Avec les drones, on se sentira enfin en sécurité.

Enfin libres.


Jean-Luc Porquet – Le Canard Enchainé – 07/04/2021