Etait-il necessaire d’alimenter ce débat ?

Faut-il clore aujourd’hui ce débat servant d’exhutoire politique d’une partie de la gauche sans en avoir etabli le contour… Les avis de l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco et l’historien Pascal Blanchard.

  • Depuis un mois, la polémique sur l’islamo-gauchisme embrase l’université. Comment en est-on arrivé là ? […]

Le feu a pris dans la grange avant de se propager aux bâtiments voisins. La grange, c’est l’université française, soupçonnée par Frédérique Vidal de loger en son sein une cinquième colonne de chercheurs « islamo-gauchistes ». Que la ministre de la Recherche craque elle-même l’allumette et que l’État mette son nez dans les travaux de recherches en exigeant une « enquête », puis un « état des lieux » sur le sujet, ont transformé l’affaire en incendie. Depuis un mois, la polémique fait rage.

D’un côté, un bataillon de chercheurs ultra-républicains réunis autour de Pierre-André Taguieff (co-inventeur du terme « islamo-gauchisme »),  […] .

De l’autre, une brigade de penseurs d’extrême gauche, porteurs d’une réflexion certes novatrice, mais radicale et souvent arrogante, sur l’histoire de la colonisation, sur le féminisme et la sexualité, revus et corrigés sous l’angle des « identités » de race, de sexe ou de religion.

La querelle, par tribunes interposées et sur les plateaux de chaînes d’info, n’a jamais décollé : les premiers n’ont pas réussi à prouver que l’Université était devenue un nid d’islamo-gauchistes ; les seconds n’ont jamais totalement rassuré sur leur volonté de faire passer la transmission des savoirs avant celle des idées politiques.  […]

  • De quelles fractures les querelles sur l’islamo-gauchisme sont-elles le signe ?

Pascal Blanchard Depuis une trentaine d’années en France (une quarantaine aux États-Unis), nous observons une nouvelle manière de penser l’histoire du colonialisme, la question du genre et la domination masculine. C’est le principe de l’élastique : quand on veut rééquilibrer les débats, on tire très fort de chaque côté. Aujourd’hui, les extrêmes, à gauche et à droite, veulent remettre à plat — voire éradiquer — tout ce qui a été dit avant eux sur ces questions.  […]

Élisabeth Roudinesco Je me suis surtout concentrée sur les dérives identitaires qui touchent l’extrême gauche, en étudiant la façon dont une partie de celle-ci réinterprétait de façon outrancière l’héritage des grands penseurs anticolonialistes, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Jacques Derrida et Michel Foucault. Aucun d’entre eux n’a jamais écrit qu’il fallait assigner une identité unique — fût-elle noire, blanche, sexuelle ou de classe — à qui que ce soit !  […]

Quand on impose le mot « racisé » alors que la race n’existe pas, quand on fige les combats dans une stratégie uniquement victimaire, c’est intenable. Or, il se passe la même chose du côté des études de genre : le queer (l’ensemble des minorités sexuelles ou de genre) est un mouvement flamboyant et passionnant.  […]

  • La crise couvait depuis un moment…

P.B. 2005 est une année pivot dans ce débat, marquée en février par les deux articles de loi sur l’enseignement « positif » de la colonisation et en fin d’année par la révolte des quartiers populaires.

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  • Plus personne ne conteste, pour autant, que les descendants des colonisés n’avaient pas eu accès à l’histoire de la colonisation…

P.B. C’est indéniable. Je me rappelle encore cet étudiant qui disait : « Quand on travaille sur des conquêtes coloniales, on connaît toujours le nombre de soldats français morts et jamais le nombre d’indigènes tués. » Il avait raison. Il faut d’autant plus entendre sa douleur que l’histoire coloniale n’a longtemps été racontée que du point de vue des empires.  […]

E.R. Ce débat était nécessaire mais il a mal tourné en France, parce qu’il s’est figé dans une opposition entre deux fétichisations : celle d’un universel abstrait d’un côté, et de la différence de l’autre.  […]

  • La tempête était donc inévitable…

E.R. Le débat autour de « l’islamo-gauchisme » est devenu infernal. Et d’autant plus inacceptable qu’il a été déclenché par la ministre de la Recherche, et laisse entendre que tout chercheur dans les domaines concernés serait potentiellement un islamiste, c’est-à-dire un terroriste.  […]  Beaucoup de petits-enfants d’immigrés souhaitent garder dans les prénoms qu’ils donnent à leurs enfants, ou dans leur culture, la trace de leurs origines, et je l’accepte. Mais cela ne devrait jamais les empêcher de devenir républicains, et en particulier de respecter les principes de la laïcité.

P.B. Comme je le rappelle aux élèves auxquels il m’arrive de m’adresser, « l’intégration est comme une histoire d’amour. Il faut que les deux parties soient d’accord et qu’elles en aient toutes les deux envie. Et un couple, c’est compliqué ».  […]

E.R. Mais on ne demande pas à ces élèves d’être gaulois ! On leur demande d’être français…  […]

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  • La culture est donc au cœur du problème ?

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P.B.  […] C’est à nous de prouver que la République est capable de porter un discours identificateur pour tous. Et de ne jamais abdiquer dans la pédagogie. Je leur explique, à ces collégiens ou lycéens, que les oulémas — des théologiens — furent bien longtemps les alliés du système colonial en Algérie. Et quand ils soulignent, à juste titre, que la République « a envoyé des musulmans mourir pour elle en 14-18 », je réponds que c’est vrai, mais qu’au même moment la France finançait des dizaines de milliers de pèlerinages à La Mecque à travers les différentes autorités coloniales (car elle avait peur aussi que les Turcs, alliés des Allemands, fassent basculer les musulmans de l’empire français de leur côté). Et par ailleurs elle respectait scrupuleusement les rites funéraires et les pratiques religieuses des soldats musulmans morts au front. Tout est toujours plus compliqué que ce que l’on croit…

E.R.  […] on ne peut pas non plus faire une histoire hémiplégique, avec les bons d’un côté, les mauvais de l’autre, vomir la Révolution française de 1789 à 1793 et les fondateurs de la République, vomir Napoléon, qui a propagé dans toute l’Europe les idées révolutionnaires.  […]

  • Comment ces questions s’articulent-elles aux études de genre ?

E.R. Dans toute lutte, il y a toujours un moment d’excès, parce que quelque chose a été trop longtemps refoulé. Je l’accepte volontiers. La vague mondiale de #MeToo est parfaitement légitime parce qu’elle permet de dénoncer les Weinstein et les Epstein. Mais on ne peut pas s’installer dans l’aveu public sans fin de tout ce qu’on a subi, et s’enfermer dans une posture victimaire. Et quand la dénonciation devient délation, et la mise au pilori un système, je dis stop. Je soutiens donc #MeToo, mais pas « Balance ton porc ». Ce mot « porc » est insultant pour les hommes, et on ne « balance » pas. On ne peut pas être contre la délation un jour, et « pour » le lendemain parce que cela nous arrange.

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P.B. Le bouleversement en cours des ordres du monde concerne tout le spectre identitaire, pas seulement les questions de sexe ou de sexualité. Il est d’autant plus spectaculaire que des gens qui, hier encore, pouvaient se sentir seuls dans leur réflexion intime découvrent grâce aux réseaux sociaux que leurs inquiétudes sont partagées par des milliers de personnes. Être minoritaire ne veut plus rien dire. Et dans le même temps, la liberté individuelle est devenue la norme dans bien des pays occidentaux. Dès lors, on est en train de chercher de nouvelles frontières sur des sujets hier tabous.

Oui, on a ouvert des boîtes de Pandore dont on ne mesure pas les conséquences tectoniques. Mais les choses allaient-elles mieux pour les femmes avant qu’on ne parle des violences qu’elles subissent ? Parler de l’histoire impériale et des traumatismes raciaux, est-ce moins bien que de se taire ?  […] Il est complexe d’être dans la nuance, mais à un an de l’élection présidentielle, je pense que nous serons d’accord pour dire que c’est essentiel.


Olivier Pascal-Moussellard. Télérama. Titre original : « Le débat autour de ‘l’islamo-gauchisme’ est devenu infernal ».

Source (court extrait)


À lire :

  • Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires, d’Élisabeth Roudinesco, éd. du Seuil, 272 p., 17,90 €.
  • Décolonisations françaises. La chute d’un empire, de Pascal Blanchard (avec Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire, Benjamin Stora et Achille Mbembe), éd. La Martinière, 2020, 240 p., 29,90 €.