Actualité : Suppression de l’ENA.

Manque de réflexion critique, déconnexion de la réalité, frilosité… […]

Attention cet article est daté du 23 octobre 2015

  • Existe-t-il un lien entre la montée du Front national, les défaillances de l’État et la formation des hauts fonctionnaires assurée par l’ENA ? C’est la conviction d’Adeline Baldacchino.

Dans son essai La Ferme des énarques, cette ancienne élève de la promotion Willy Brandt (2009), aujourd’hui magistrate à la Cour des comptes, souligne l’inadéquation de l’Ecole nationale d’administration aux nouveaux enjeux du monde contemporain. Et pointe la responsabilité des élites dans la défiance croissante à l’égard des institutions politiques et administratives.

  • C’est la responsabilité du système politique, et plus particulièrement de sa couche administrative intermédiaire, l’École nationale d’administration, dans la montée du vote FN qui a déclenché l’écriture de ce livre, dites-vous…

Faire des promesses que l’on sait intenables est le meilleur moyen de décrédibiliser l’action publique et d’encourager le vote extrême.

  • Proclamer par exemple que l’on va inverser la courbe du chômage à un horizon proche quand tous les indices montrent qu’on n’y parviendra pas est une faute grave.
  • Multiplier ces déclarations incantatoires pour des raisons de communication politique est dangereux.
  • Et dire que l’on ne peut pas agir parce qu’on est prisonniers des normes européennes ou de la mondialisation, c’est oublier que ces normes ont été votées et portées devant des Parlements.
  • Par une forme d’autocensure largement intégrée pendant la formation reçue à l’ENA, on préfère être conciliant et flou (sur la croissance durable, la défense de l’environnement, le droit du travail et la flexibilité).

Le Front national ne peut que croître en exploitant la critique des élites.

  • L’ordonnance du 9 octobre 1945 créant l’ENA stipule qu’elle s’efforcera de développer chez les élèves « le sentiment des hauts devoirs que la fonction publique entraîne et les moyens de bien les remplir ». Toujours d’actualité ?

Cette formule de Michel Debré est toujours valable. L’ENA a formé environ cinq mille fonctionnaires depuis sa création et l’on a toujours besoin de ce niveau de responsabilité intermédiaire.

Ce qui manque en revanche, dans la formation, c’est une réflexion de fond sur le rôle de l’Etat.

  • Doit-il protéger, gérer, organiser, tout régenter ?
  • Comment peut-il assurer, comme l’explique l’économiste indien Amartya Sen, des « capabilités », c’est-à-dire des libertés fondamentales, et permettre à tous de disposer des mêmes opportunités ?
  • Soixante-dix ans après la création de l’école, pourquoi l’Etat est-il à ce point rejeté par l’opinion publique ?

L’« énarchie » incarne toutes les défaillances de l’Etat ; et leur formation conduit les énarques à intérioriser le sentiment d’une véritable impuissance publique. La plupart de ceux qui intègrent l’ENA sont pourtant enthousiastes à l’idée de mettre la main sur les manettes et de faire bouger les choses.

Las, l’école va les convaincre qu’ils ne sont pas là pour changer les choses mais pour gérer le quotidien, éviter des drames et faire au mieux avec le peu de ressources dont dispose l’Etat. Elle n’encourage pas à développer une réflexion critique.

Allez convaincre ensuite un ministre ou un politique de changer de direction…


Gilles Heuré. Télérama. Itre original : « Suppression de l’ENA : une école dangereuse ? ».

Source (extrait)