Les médias : un tas de torchon, même plus bon pour les coins d’aisances.

Matthieu Pigasse, ou l’apprentissage du grand écart.

Pendant que les affaires de Mediawan, le mastodonte audiovisuel qu’il contrôle avec Xavier Niel et Pierre-Antoine Capton, prospèrent à grand bruit, Les Nouvelles Editions indépendantes, son propre groupe de médias, est dépecé en silence. Et avec une rare élégance…

Mercredi 24 mars, un ancien salarié des « Inrockuptibles » passe à vélo devant l’immeuble abritant l’hebdomadaire, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Sur le trottoir, il repère une poignée d’ex-collègues, dont certains en larmes. Sympa, la sortie de bureau ! Dans la journée, le service fabrication des « Inrocks » (direction artistique, maquette, direction de la production) a appris sa disparition prochaine.

 Six personnes de plus à la trappe, dont la plupart bossaient là bien avant l’arrivée de Pigasse (leur sympathique patron « de gauche ») il y a douze ans.

Touchant détail : l’un des futurs limogés sortait tout juste d’un séjour à l’hosto pour cause de Covid. Il tousse encore ?

Autre délicatesse : le directeur, Emmanuel Hoog, a laissé à un délégué du personnel le soin d’annoncer la bonne nouvelle. Et il ne s’est pas étendu sur la farce prévue pour cet été : la fabrication des « Inrocks » va être confiée à un prestataire extérieur !

Journal ubérisé

Le lendemain, bizarrement, ces chouettes nouvelles ne figuraient pas dans la presse. « Le Figaro » (25/3) saluait plutôt le « ton offensif» de Pigasse, qui s’apprête à retransformer les « Inrocks » en mensuel et, surtout, à changer le nom des Nouvelles Editions indépendantes. L’ex-banquier va rebaptiser son groupe « Combat », du nom du quotidien de la Résistance, dont les droits lui avaient été cédés par Pierre Bergé. On ne rit pas ! D’autant que de nouvelles armées vont se lever : Combat Editions (« Les Inrocks » et « Nova »), Combat Studios (les radios), Combat Live (les festivals, dont Rock-en-Seine) ou encore Combat Solutions (les activités de com’). Ne manque plus que « Combat Liquidation »

Depuis 2014, Pigasse a en effet éliminé une soixantaine de salariés. Bel exploit !

Fin 2020, celui qui a visiblement renoncé à ses ambitions électorales a réduit en miettes ce qui restait de politique. « La mission des « Inrockuptibles » n’était pas de débattre de politique, mais de se concentrer sur la culture », avait alors claironné l’adjudant Hoog à ses troupes, qui risquent de manquer pour le fameux Combat. Il ne reste plus, aujourd’hui, que huit journalistes et quelques secrétaires de rédaction sur le champ de bataille… « Nous aurons 12 permanents et 10 équivalents temps plein en pigistes. Pour faire un mensuel autour de la culture, avec des newsletters hebdomadaires, c’est unique en Europe », s’enorgueillit pourtant Hoog. Qui rêve, avec cette task force, de passer à « 50 000 ventes print et numériques », précise-t-il au « Canard ».

Pigasse devrait tout de même veiller à affiner sa nouvelle stratégie guerrière. Avec ses licenciements à gogo, sa rédaction à l’os, l’externalisation des services et la course au clic, il va finir par être invité aux stages commando d’un autre groupe liquidateur de journaux : Reworld Media !


Christophe Nobili – Le Canard Enchainé – 07/04/2021