Le réalisateur d’« Hippocrate » est loin d’être hypocrite !

« L’hôpital public est un bateau qui coule » Thomas Lilti

Entre mal-être et héroïsme, l’hôpital public est au cœur de ses films. Médecin devenu cinéaste, Thomas Lilti (*) a brièvement repris du service au début de la crise du Covid. […] à l’hôpital Robert-Ballanger, en Seine-Saint-Denis, là même, où il a tourné la série Hippocrate pour Canal+…

La deuxième saison d’Hippocrate s’ouvre sur une inondation des urgences après l’explosion d’une canalisation. L’hôpital est sous l’eau. Un accident symbolique ?

La série met en scène pendant huit épisodes un bateau qui coule, que les soignants maintiennent tant bien que mal à flot en écopant. Mais ce n’est pas qu’une métaphore, l’hôpital public pète littéralement de partout tant les locaux sont vétustes. Un petit incident comme une canalisation qui saute va entraîner d’autres catastrophes plus graves. Le monde du soin vit à flux tendu, il n’a pas le temps de méditer sur ce genre de galères matérielles, il doit avancer, agir immédiatement. À force de devoir prendre des décisions en urgence, il court à sa perte.

La crise sanitaire actuelle a-t-elle aggravé les choses ?

Cela fait longtemps que je tire la sonnette d’alarme face au délitement du service public hospitalier. Quand on fait une série engagée, politique, sociale, on ne peut pas faire abstraction de cette réalité-là et des conséquences sur le mal-être des soignants. La souffrance du personnel hospitalier, provoquée par l’impossibilité de bien faire son travail, est au cœur d’Hippocrate.  […]  Des soignants pas assez nombreux, pas assez formés, vont devoir travailler dans des locaux pas adaptés…

Qu’apporte ce déplacement de l’intrigue au sein du service des urgences ?

D’un point de vue dramatique, cela m’a permis de faire une pure série d’action médicale, car les urgences sont ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais c’est aussi une formidable porte ouverte sur le monde. Toutes les classes sociales passent quotidiennement aux urgences. J’ai récemment participé à la campagne de vaccination contre le Covid-19 à l’Hôtel-Dieu, à Paris, et j’ai piqué aussi bien des personnes précaires que des grands bourgeois.

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Vous avez aussi décidé de renfiler votre blouse de médecin pendant un mois. Pourquoi ?

Je n’ai jamais cessé d’être soignant. Réalisateur, scénariste, cinéaste, ce sont des mots étranges pour moi. Le métier auquel je me suis formé pendant plus de dix ans, c’est celui de médecin. Je ne suis pas retourné à l’hôpital en artiste, pour m’inspirer. J’y suis allé parce que c’était mon devoir, avec ce qu’il me restait de compétences et beaucoup d’humilité.  […]

Je sais que l’on manque de médecins, je répète à qui veut l’entendre qu’il faut plus de praticiens, je dénonce le traitement réservé aux étudiants en médecine qu’on rejette en masse après leur première année… et moi qui ai réussi à devenir médecin je ne pratique pas la médecine et je fais des films ! Évidemment que je me sens coupable !

Quand j’ai ressorti ma blouse blanche, je me suis demandé si c’était par vanité, pour qu’on me félicite, que ce soit écrit dans les journaux. Sûrement un peu… Mais, au fond, je sais que je l’ai fait parce que je n’avais pas le choix. Mon identité, c’est d’être soignant.

Cette expérience a-t-elle changé votre regard sur l’hôpital ?

Ce que j’ai vu sur place ressemble beaucoup à ce que j’écris. Je connais ce monde par cœur. J’y ai tout vécu : j’y ai grandi, je m’y suis formé, j’y ai connu mes amis, mes amours… J’aime son odeur, ses couleurs, ses lumières, ses bruits. Je m’y sens chez moi. L’hôpital angoisse peut-être certains d’entre nous mais moi, il me rassure. Après, je ne prétends pas avoir raison pour tout ce que je raconte dans mes œuvres.

C’est ma subjectivité, mon regard romanesque sur cet univers, mais ce temps passé à être de nouveau médecin m’a conforté dans mes convictions, à commencer par la nécessité du collectif. On ne peut pas supporter les conditions de travail, le contact avec la douleur et la mort sans créer du lien humain entre soignants. Malgré tout ce qui les sépare, les personnages d’Hippocrate ont beaucoup de tendresse les uns pour les autres. Sans cela, ils ne pourraient pas tenir le coup.

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Concrètement, que préconisez-vous en matière de santé publique ?

Il faut cesser de vouloir rentabiliser à tout prix les hôpitaux publics. On ferme des lits et on supprime des postes depuis des années, sous prétexte que ça coûte cher, que le trou de la Sécu se creuse, que l’État doit faire des économies… On voit la catastrophe que ça entraîne. J’aimerais me dire que le Covid-19 va provoquer un changement de cap, mais les crises du passé, la canicule de 2003 par exemple, n’ont pas eu tant d’impact que ça. Ce n’est pas seulement la faute des politiques, l’institution hospitalière elle-même est difficile à réformer. Mais des choses concrètes peuvent être mises en place : revaloriser le métier d’infirmier et d’infirmière, essentiel et pourtant si mal payé ; ouvrir le numerus clausus des études de médecine et réglementer l’installation des médecins pour éviter les déserts médicaux ; inciter les jeunes à travailler à l’hôpital public ; investir dans la recherche…

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Une interview de Pierre Langlais. Télérama. Titre original : « Thomas Lilti, réalisateur de la saison 2 d’“Hippocrate” : “L’hôpital public est un bateau qui coule” ».

Source (extrait)


*) Thomas Lilti, médecin et réalisateur : “Ma série Hippocrate met en scène un hôpital au bord de la catastrophe, ce qui était exactement la situation du système de santé français fin mars 2020…”