L’armée. Les actes déclassifiés

Entre janvier et décembre 2013, 182 documents – 2000 pages – sont décalcifiés par le ministère de la Défense.

Un chercheur, Sébastien Philippe, et le journaliste Tomas Statius, ont tout dépiauté. Ce qui donne un éblouissant travail, Toxique. Enquête sur les essais nucléaires français en Polynésie (éd. PUF, 15 euros) (1).

En résumé rapide…

La France a réalisé en Polynésie 193 essais nucléaires entre 1966 – de Gaulle – et 1996 – Chirac. Soit environ 800 fois Hiroshima. Jusqu’en 1974 – Chirac est alors Premier ministre -, les essais sont aériens, c’est-à-dire qu’ils partent balancer leurs radionucléides dans le monde entier. À partir de 1975, on enterre les explosions, détruisant au passage la structure des lagons.

Le livre rapporte des faits, en partie reconnus par l’armée, mais en reprenant tout depuis le début, et en refaisant patiemment tous les comptes.

Sans grande surprise, la sous-évaluation de la contamination est omniprésente. Exemple avec les îles Gambier, habitées bien sûr, qui sont à 400 km de plusieurs tirs aériens. L’armée n’a prévenu personne – elle finira par construire un blockhaus -, et le nuage se moque de toute façon des précautions. Le son de l’explosion se propage à la vitesse de 340 m/s sur l’océan. En vingt minutes, il atteint les Gambier.

D’abord une boule de feu, puis une masse incandescente de plusieurs milliers de degrés qui disperse d’innombrables poussières radioactives. Après le seul essai Aldébaran – le 2 juillet 1966 -, 61 millions de becquerels se déposeront au mètre carré. Les cancers suivront. Il est plaisant de lire ce que nos responsables écrivaient sur le sujet en temps réel.

Par exemple, un médecin militaire adresse une lettre dès le jour de l’explosion au grand ponte du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Francis Perrin. Pour lui – bonne, mauvaise foi, mélange des deux? le tir a libéré des doses radioactives « très inférieures » àce qui est admissible.

L’essai – connu – le plus insensé date du 17 juillet 1974 et va contaminer lourdement Tahiti.

L’équipe du livre est parvenue à modéliser le trajet du nuage de Centaure (nom de code), qui n’est pas parvenu à la hauteur souhaitée. Et qui, poussé par les vents, a foncé droit sur la grande île de la Polynésie « française ».

110000 personnes ont été exposées, dont la plupart ont reçu plus que la dose de radioactivité ouvrant droit à indemnisation. À condition de développer l’une des 23 maladies faisant partie d’une liste officielle.

L’armée, qui a su très vite que les retombées de Centaure atteindraient Tahiti, a préféré ne rien dire.

On se permettra un commentaire. Le livre fait certes oeuvre utile, mais, dans le même temps, angoisse.

  • Car passé un intérêt de façade dans quelques journaux, tout retombera comme autant de poussières, d’une certaine manière radioactives elles-mêmes.
  • L’opinion semble indifférente.
  • Nul ne parle des immondes essais nucléaires français dans le Sahara, bien après l’indépendance algérienne.
  • Nul ne parle des irradiés de Brest, ces prolos cancéreux d’avoir travaillé au plus près des bombes nucléaires des sous-marins d’attaque.
  • Nul ne parle de la base secrète française B2-Namous – et de ses innombrables déchets -, que la France éternelle a conservée en Algérie bien après 1962.
  • Nul ne parle, bien sûr, de l’atoll Bikini des îles Marshall, où les Américains ont également fait exploser leurs bombes H.
  • Nul ne parle des Anglais en Australie.
  • Des Russes à Semipalatinsk (Kazakhstan).

Les journalistes feignasses ont donc bien raison d’être les porte-serviettes de l’armée, qui peut dormir sur ses deux oreilles.

Sait-on quoi que ce soit sur ce qu’elle entreprend en notre nom ? Croyez-vous qu’elle ne s’exerce pas, en ce moment même, sur des armes toutes nouvelles ?


Fabrice Nicolino – Charlie Hebdo – 31/03/2021


1). Il faut y ajouter le collectif Interprt, lancé dans une toute nouvelle discipline qui promet : l’architecture forensique.