Nos démocraties empêchent la vérité d’advenir.

 […] La vérité remplit une fonction centrale  […] car, sans elle, la détermination de l’intérêt général n’est que le paravent des intérêts particuliers. Il est, en quelque sorte, faux.

La vérité est liée à l’obligation de « transparence » des pouvoirs publics, mais elle ne s’y résume pas.

 […]

Parmi les fonctions de la politique, celle de nommer les choses est l’une des plus délicates et des plus essentielles, car elle permet de déterminer des points de repère, de distinguer des choses a priori confuses, en les qualifiant.

Art du verbe et de l’ordonnancement du réel, la politique désigne les objets, les fonctions, les situations ; ce faisant elle assigne des places, établit des hiérarchies et attribue un sens à la réalité.

Qualifier, par exemple, de « charges » les « cotisations sociales » est révélateur du choix d’un ordre social.

Suivant leurs convictions, les responsables politiques emploient l’une ou l’autre expression. Évoquer, comme l’a fait la journaliste Béatrice Schönberg, l’« assassinat de Louis XVI » et non pas son « exécution » signifie que l’assemblée qui a jugé le monarque déchu était illégitime et a en fait commis un crime (1). Les exemples sont nombreux.

Parce qu’ils exercent une fonction publique, représentative, les dirigeants confèrent à leurs mots une autorité sans égale. Si les gouvernants ne détiennent pas le pouvoir de nommer, ils occupent une place essentielle qui consiste à sceller le consensus établi dans la société.

Les revendications des citoyens, des associations et des partis se traduisent aussi par des choix terminologiques qui expriment leur analyse du monde ou d’une réalité spécifique. Le but est alors de faire connaître ces choix et de les imposer comme symbole d’un acquiescement de la société.

Les mouvements féministes, par exemple, se battent pour faire entrer dans le code pénal le terme « féminicide » afin que les violences exercées contre les femmes soient reconnues dans leur spécificité. Les pouvoirs publics se montrent réticents à effectuer cette distinction et considèrent que le terme « homicide » s’applique à tous, quel que soit le sexe (2).

Un bavardage « entre-mêlant »

Refuser de nommer, en rejetant un mot ou en gardant le silence, tend évidemment à dissimuler un phénomène gênant, à le minimiser ou à justifier une politique ou une absence d’action politique.

Le président français Emmanuel Macron en a fourni un exemple stupéfiant lorsqu’il a refusé d’évoquer la « pénibilité » du travail au prétexte que cela donnerait le « sentiment » que le travail serait… pénible.

Les rapports de la médecine spécialisée ou les enquêtes sociologiques ont pourtant abondamment démontré la souffrance au travail, qu’elle soit physique ou psychique (3).

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Pour qu’il y ait « post-vérité », il faut qu’il y ait « vérité », c’est-à-dire un espace public de discussion « libre et raisonné » au sens où l’énonçait Condorcet — permettant non seulement de décrire le réel, mais de le mettre en discussion. Or une telle situation n’existe plus. C’est-à-dire que les espaces de discussion disparaissent au profit d’un bavardage incessant qui demeure à la surface des choses.

Certains refusent le débat. D’autres prétendent l’accepter, mais lui substituent une forme de dialogue plus proche de l’invective. Les sociétés modernes souffrent d’un manque cruel de politique, comblé par la gestion au jour le jour des revendications particulières, la police de l’espace public et la mise en musique des impératifs comptables au service de projets souvent improvisés ou mal pensés.

C’est aussi l’une des raisons du constat répandu que les « mots » n’ont plus de sens ; le recours aux éléments de langage constitue la forme achevée d’un mépris consommé pour la vérité et l’expression d’une institutionnalisation cynique du mensonge. Cette évolution confine à un véritable suicide de la politique, qui se saborde par gros temps.

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Anne-Cécile Robert. Le monde Diplomatique. Titre original : « Disparition de l’espace du débat ».

Source (Extrait)


  1. « Prise directe », France 2, 25 janvier 2011.
  2. Ils invoquent également des arguments plus pratiques, tel le surcroît de difficultés occasionnées par la nécessité de démontrer le caractère proprement antiféminin d’un meurtre.
  3. Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Points, coll. « Essais », Paris, 2014.
  4. Commission des lois de l’Assemblée nationale, Paris, 28 juillet 2020.
  5. Claude Lefort, « L’ère de l’idéologie », Encyclopaedia Universalis, Symposium — Les Enjeux, tome 2, Paris, 1994.