Les profs, ne voteront surement pas Macron

Le divorce semble consommé entre les enseignants et le président de la République, alors même que ce dernier avait su rallier une partie de cet électorat en 2017. […] Les formes « Blanquer » et la pandémie s’ajoutant aux coups reçus depuis quatre ans par le corps enseignant.

 […] depuis le début du mandat d’Emmanuel Macron, les réformes se sont succédé à toute allure pour le premier comme pour le second degré. De quoi alimenter une détestation profonde du ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer et les appels à sa démission récurrents sur les réseaux sociaux.  […]

Le président de la République n’est guère mieux considéré que son ministre, car tenu pour responsable de salaires en berne, de la baisse [de facto] du niveau des retraites et de la remise en cause profonde du statut de fonctionnaire.

Pour Thibault, [qui a voté] Macron aux deuxième tours, pour faire barrage à l’extrême droite en 2017, [c’est peu dire] quatre ans plus tard,  […] que ce prof d’histoire-géographie du lycée de Gonesse, dans le Val-d’Oise, est en pleine désillusion : « Avec ce gouvernement, on va de déconvenue en déconvenue », souligne-t-il, avec le débit rapide et rigoureux de ceux qui ont  […]

Mais il n’y a guère de miracle en matière électorale, poursuit le chercheur : « Un ministre auquel les profs sont allergiques, l’addition est payée à l’élection suivante et Emmanuel Macron le sait bien. » Et tant pis si cela signifie perdre pour de bon l’électorat enseignant.

« Si le président a conservé Jean-Michel Blanquer à son poste, c’est parce que ce ministre ne s’adresse pas aux profs mais aux parents d’élèves. Le point de non-retour, c’est le “prof bashing” l’an dernier, où l’on a vu un ministre de l’éducation jeter les enseignants en pâture ».

Jean-Michel Blanquer, au cours du premier confinement, a effectivement critiqué les « 5 % de profs décrocheurs », « pas à la hauteur », heurtant profondément ses troupes. « De ça, les enseignants se souviennent, et il y aura des gens pour le rappeler en salle des profs l’an prochain. » 

Les relations ne se sont guère améliorées depuis cette saillie. « On se retrouve très seuls dans cette crise face au Covid, souligne Clarisse Guiraud, professeur de sciences économiques et sociales depuis 20 ans,  […]. On a dû beaucoup bricoler, rien n’a été anticipé. Je ne vous parle même pas du protocole sanitaire impossible à respecter : les fenêtres des établissements vétustes qui ne s’ouvrent pas, les enfants qui ne disposent pas d’un masque propre par jour, ou encore l’absence de savon dans les toilettes. »

« Le gouvernement nous a laissés organiser les cours en visio sans aide financière pour des fonctionnaires qui gagnent dans les 2 000 euros en moyenne : on a dû utiliser nos ordis, payer les logiciels, sans aucune formation, abonde Krisna Mithalal, président de la branche parisienne du Snalc, un syndicat « apolitique » d’enseignants.  […]

L’enseignement à distance, total les premiers mois, puis mis en place de manière chaotique et disparate dans le secondaire depuis novembre, a creusé d’autres blessures. « On nous a demandé de faire des cours en distanciel comme si c’était naturel, mais un cours est une construction collective avec les élèves,juge Sarah* (le prénom a été modifié), professeure d’espagnol remplaçante dans deux collèges parisiens.  […]

Damien Joron, professeur d’histoire dans un grand lycée de Marseille, ressent également une forte amertume lorsqu’il repense à l’année écoulée : « Tout à coup, on a découvert que l’école était importante, un lieu de socialisation et d’apprentissage. Mais l’école a surtout manqué comme garderie ! »

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Louise*, professeure dans un collège rural de Saône-et-Loire, ne digère pas davantage des protocoles expliqués sur « BFM ou LCI le vendredi pour le lundi » et qui confinent à l’absurde. « Cette semaine, nous avons 24 cas de Covid pour 26 classes, mais on ne ferme pas car le département n’est pas en surveillance accrue  […]

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Ce sentiment d’être « maltraités » s’enracine cependant bien au-delà de ces 12 derniers mois catastrophiques sur le plan sanitaire.  […]

Pointée du doigt, une politique assumée « de démolition, de pilonnage de l’institution scolaire »,selon les mots de Thibault. Avec ses corollaires : une opacité grandissante des prises de décision, des profs qui se sentent poussés vers la sortie pendant que le gouvernement recrute des contractuels, l’atomisation des collectifs de travail.

De quoi écœurer même les plus allants. « Quand Blanquer est arrivé, on avait plutôt des bons rapports avec lui, témoigne Krisna Mithalal. Mais très rapidement, nous avons éprouvé ses méthodes verticales  […] : son caporalisme qui écrase le corps enseignant, son populisme infantilisant, son idéologie ultralibérale qui lui fait privilégier le secteur privé et considérer que les problèmes scolaires des enfants, c’est de leur faute et non celle des déterminismes sociaux », observe également Yannick Trigance, secrétaire national du PS chargé de l’éducation, qui fut enseignant puis inspecteur d’académie.

Pour Sarah, le « premier coup de massue » dans le secondaire fut la mise en œuvre de Parcoursup, « un pas franchi dans la dégradation des conditions pour nos élèves et les futurs étudiants, surtout les plus modestes ».

La réforme du bac ne plaît pas davantage à Damien Joron, depuis Marseille : elle aurait fait passer le lycée dans un « système » qu’il juge désormais « ouvertement sélectif », à rebours des promesses du ministre de l’éducation nationale.  

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Au bout de quatre ans de désamour ou de franche colère, vers qui se tourner ? Toujours beaucoup plus syndiqué que la moyenne (autour de 30 %), plus impliqué politiquement (5 % de la population enseignante est encartée), le corps enseignant garde le cœur à gauche,  […]

Sentant l’orage, les principaux partis de gauche ont clamé ces dernières semaines haut et fort leur soutien à une communauté éducative malmenée par la situation sanitaire.

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« Le vote des enseignants sera un sujet majeur pour la gauche », pronostique Yannick Trigance, au PS, qui a publié, vendredi, un communiqué de presse dénonçant la fermeture, « sans anticipation aucune ni concertation préalable », des classes pour les trois prochaines semaines. « Le président laisse un week-end aux enseignants pour inventer une organisation efficiente. On pourrait penser que l’expérience du confinement précédent a permis de mettre en place des protocoles adaptés ; il n’en est rien ! »

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Mathilde Goanec et Pauline Graulle – Médiapart. Titre original : « Les profs, cet «électorat perdu» d’Emmanuel Macron ».

Source (très court extrait)