France-Europe-Monde se droitisent !

C’est chaque jour un peu plus, le grand retour à la toute-puissance des seigneurs, dominant grâce à des lois organisant leur suprématie sur des milliards d’asservis… MC

Dans « la Grande Confusion », le politologue Philippe Corcuff enseignant les sciences politiques à Sciences-Po Lyon depuis 1992, membre d’Attac de 2002 à 2019, dresse l’état des lieux d’un paysage politique et médiatique de plus en plus perméable aux idées d’extrême droite. Et incrimine une partie de la gauche, qui participe, selon lui, à brouiller les repères.

Explications.

  • Le fil rouge de votre livre, c’est que nous vivrions dans une époque « confusionniste » sur le plan des idées. Qu’entendez-vous par là ?

Philippe Corcuff :  « Confusionniste », c’est l’idée que, dans une époque marquée par l’affaissement du clivage gauche-droite, qui avait structuré la vie politique au cours du XXe siècle en France et ailleurs, se défait aussi un des piliers intellectuels de la gauche : le lien entre une critique sociale structurelle et l’émancipation. La gauche, depuis le XVIIIe siècle, a critiqué les structures d’inégalités et de domination (de classe, de genre, racistes) dans une perspective d’émancipation sociale.

Ce lien s’affaisse pour des raisons diverses, à la fois dans le milieu intellectuel et au niveau politique, car les deux grands pôles historiques de la gauche, le communisme et la social-démocratie, sont en crise.

Face à cela, on voit se développer des formes alternatives qui bricolent de nouveaux repères en empruntant à la fois à l’extrême droite, à la droite et aux gauches. […] En revanche, la politique, les médias et les réseaux sociaux s’extrême-droitisent.

  • N’y a-t-il pas surtout une part de responsabilité du macronisme dans cet effondrement de la frontière symbolique avec le Rassemblement national ?

Philippe Corcuff :  Si, tout à fait.  […]  Macron, déboussolé après le mouvement des gilets jaunes, rebondit en se saisissant des thèmes identitaristes, de laïcité, d’immigration et de « séparatisme ». Il parle même d’« insécurité culturelle », en citant l’ultraconservateur de centre gauche Laurent Bouvet (Printemps républicain).

Aujourd’hui, il y a les polémiques sur le prétendu « islamo-gauchisme ». Macron joue le premier tour de 2022 en cherchant à prendre des voix à droite, mais, ce faisant, il s’éloigne de plus en plus de l’électorat de gauche, ce qui est en train de scier ses chances au second tour.

 C’est le problème de la politique politicienne, chez Macron comme chez Mélenchon : des coups tactiques dans le court terme pour se sortir d’une difficulté. Mais on se pose de moins en moins la question des effets de ce que l’on dit à moyen terme, alors que certains propos contribuent à tisser une toile confusionniste qui pourrait nous étouffer.

 […]

  • Vous avez une position très critique vis-à-vis du populisme, fût-il de gauche. Pourquoi cette méfiance envers l’usage du mot « peuple » ?

Philippe Corcuff :  J’en reviens à l’idée de lier critique sociale et émancipation. S’émanciper, c’est lutter contre une série d’inégalités générées par le capitalisme et par d’autres formes de dominations qui sont imbriquées dans le capitalisme sans y être réductibles (sexisme, racisme…). On ne peut pas aller vers une rupture avec le capitalisme simplement en mettant face à face un ensemble flou et supposément homogène, le peuple, dont on gomme au passage la diversité des intérêts de classe, et un adversaire, les méchants capitalistes.

Désigner nommément un adversaire ne suffit pas à faire tomber la structure du capitalisme : tel capitaliste sera remplacé par un autre.  […]

  • Vous écrivez que certains à gauche participent à la « fétichisation ultraconservatrice de la nation ». Est-ce que cela signifie pour vous que la nation est un terme d’extrême droite et qu’il faut la lui laisser ?

Philippe Corcuff :  Non, la nation doit être prise en compte par la gauche. Mais elle ne doit pas se couper de l’international. Historiquement, la gauche est insérée dans le cadre national, mais a partie liée depuis lesLumières avec un cosmopolitisme l’ouvrant au monde.  […]

Cette connexion avec l’international se casse dans une série de discours à gauche, et c’est cela que je critique. Il y a, chez certains issus de la gauche modérée (Arnaud Montebourg) ou plus radicale (Jean-Luc Mélenchon ou Frédéric Lordon), l’idée que la nation est la solution, le bien ; et que dès qu’il y a le monde, l’Europe, c’est le mal.

C’est une figure qui traverse le champ politique de l’extrême droite à la gauche radicale, avec une valorisation des frontières et des débats troubles et hésitants sur les migrants. Il y a évidemment des dimensions nationales au combat de gauche, mais ceux qui les fétichisent se déconnectent de la dimension internationaliste.

  • Difficile de convaincre les électeurs de la possibilité d’une alternative en leur disant que, pour cela, il faut gagner partout et pas seulement en France.

Philippe Corcuff :  Les gens ont toujours voté dans un cadre national, ce qui n’a pas empêché la gauche d’être internationaliste. De plus, il ne s’agit pas de gagner partout mais de penser à créer des coopérations privilégiées avec des pays susceptibles de décrocher des logiques néolibérales. Et cela, les électeurs le comprennent bien.  […]

  • Pensez-vous que, pour remporter la bataille des idées, la gauche doive conquérir le pouvoir ?

Philippe Corcuff :  Sur ce point, j’ai une évolution libertaire. J’ai longtemps pensé que la transformation sociale passerait par les élections. Or le XXe siècle a montré de nombreuses impasses, et notamment la confiscation du pouvoir par quelques-uns, que ce soit sous une forme totalitaire stalinienne, ou sous une forme plus soft, social-démocrate, qui finit par gérer le capitalisme. Au fond, le pôle révolutionnaire comme le pôle réformiste ont échoué, au XXe siècle, à abolir le capitalisme. Désormais, je pense que la transformation de la société se fait davantage à travers des mouvements sociaux comme desexpériences alternatives d’auto-organisation.

 […]


Cyprien Caddeo – Titre original : « Philippe Corcuff : « Politique, médias et réseaux sociaux s’extrême-droitisent ».

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