La « dette » de la France envers la Libye.

En reconnaissant, le 23 mars 2021, que la France avait « une dette envers la Libye et les Libyens », Emmanuel Macron a joué un coup de bonneteau.

Cette déclaration en forme de repentance (son ami Nicolas Sarkozy a dû adorer), qui accompagnait l’annonce de la ré­ouverture de l’ambassade de France à Tripoli, fait allusion au rôle majeur de Paria dans l’intervention anti-Kadhafi de 2011, qui avait plongé la Libye dans un chaos abyssal.

Mais elle escamote aussi quelque peu son discutable soutien à l’aventure avortée du maréchal Haftar.

En juin, le caïd de l’Est libyen a échoué aux portes de Tripoli à cause, notamment, de l’intrusion fracassante du Turc Erdogan, sauveur de Fayez al-Sarraj, le président du Conseil présidentiel, théoriquement reconnu par la communauté internationale. Dont fait partie la France…

Le fantôme du « Guide »

Depuis le cessez-le-feu et l’annonce d’élections « démocratiques », la Macronie n’est pas en odeur de sainteté auprès du nouveau régime.

D’autant que, (relève Jalel Harchaoui, chercheur à l’Initiative globale contre le crime organisé (un réseau d’experts basé à Genève) «  le biais pro-Haftar, reflet de l’alignement de Paris sur les Emirats arabes unis, persiste. Un mélange de réflexe, d’ignorance et de maladresse ».

La preuve ? Le 23 mars, Jupiter reçoit deux des trois membres du nouveau Conseil présidentiel, installé sous la férule de l’ONU. Son chef, Mohamed al-Manfi, connu pour sa proximité avec Haftar, est du nombre. Mais pas le délégué de la Tripolitaine, venu du camp d’en face.

Flicage made in France

Une certitude : quand viendra l’heure de la reconstruction du pays, enjeu colossal, le poids de Paris sera limité. Hier engagés dans des camps opposés, Ankara et Moscou semblent désormais s’accorder pour ses chantiers, sous le regard bienveillant des États-Unis.

La France, poursuit Harchaoui, peut « au mieux espérer jouer un râle dans la santé (le Covid fait des ravages), la restauration du système bancaire, le déminage des faubourgs sud de Tripoli. ». Ni négligeable ni considérable…

D’autant que la composition du nouveau gouvernement re­flète le retour en grâce des kadhafistes, comme l’atteste le pédigree de plusieurs ministres (Intérieur, Économie et Finances) ainsi que celui d’Abdel Hamid Dbeibah, le nouveau Premier ministre intérimaire, très en cours à Ankara et qui doit l’essentiel de sa fortune aux marchés de BTP décrochés au temps du bouillant colonel. Moyennement pro-français, donc.

Pas de quoi rassurer ceux qui réclament justice pour les crimes commis sous « le Guide ». « On soumet aux Libyens la liste des types qui sont au trou chez eux et qu’on souhaite entendre », confie un enquêteur de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité. « Mais si certains noms ne leur plaisent pas… Déjà qu’il est impossible de se rendre sur place et qu’on manque cruellement de moyens… »

Parmi les dossiers en souffrance, l’affaire Amesys.

Une demi-douzaine d’opposants libyens traqués, au temps du flirt Sarkozy-Kadhafi, à l’aide d’une technologie bien de chez nous, avaient porté plainte, déclenchant l’ouverture d’une enquête pour complicité de crimes de torture contre la boîte française. C’était il y a neuf ans…

Parmi les victimes, Alsanosi Fonaas, arrêté en 2009 à Benghazi puis torturé à coups de gourdin et de câbles électriques pour avoir animé une page Facebook dissidente…

Certes, avocats et parties civiles espèrent être enfin reçus en avril ou en mai par le juge d’instruction Michel Raffray. Mais celui-ci ne se fait guère d’illusions quant aux résultats de la commission rogatoire transmise à un magistrat libyen. « Pas la moindre mise en examen », soupire M- Patrick Baudouin, « alors que nous avons fourni clés en main tous les éléments à charge, preuves matérielles et témoignages. Nul doute qu’on peut avancer plus vite ».

Ce n’est pourtant pas la « dette » française la plus lourde.


Jérome Canard – Le Canard Enchainé – 31/03/2021