Coursiers « Ma non troppo, altrimenti le verranno le allucinazioni »

Voilà Paris devenu une ville de livraison. Avec le Covid, nous vivons tous à New York, attendant notre miam-miam livré à domicile. Vides, les villes sont laissées aux millions de rats arrogants et à quelques milliers de jeunes Noirs filant à vélo ou dispersés en patients petits groupes devant les fast-foods, essaims d’abeilles à deux roues.

Certains ont accepté de parler à Charlie de leur étrange veille sous-payée.

Sur le Web, on trouve des tas de récits cosplays millennials qui livrent depuis une semaine dans les rues de Seattle ou Toronto. Ils y parlent avec romantisme de liberté, de sport, de plein air. Mais la livraison n’est pas un cyclisme de loisir. C’est l’économie du muscle – le travail à l’ancienne. Tu monétises ton corps, ta santé.

La force et l’endurance sont ton capital. Et tu le dépenses. Le vélo est compliqué physiquement, dans tous les aspects prévisibles. La vitesse et la pression pour faire rentrer un max de livraisons pendant le coup de feu font de ta journée une alternance de longues inerties et d’entraînement fractionné, parfois sous la pluie. Les sacs peuvent être lourds (surtout avec les boissons) et souvent mal équilibrés. Tu dois faire gaffe à ne pas renverser des liquides ou des plats mal emballés – ce qui redouble l’effort physique. Et puis, les escaliers. La très haïe persécution des escaliers.

« C’est dur, ce boulot, mais on s’y attend. Ça fait partie du métier. C’est physique, on est dehors, pressés aux heures de pointe. On n’est pas chef d’entreprise. On s’y attend, à la dureté. » Jeune, noir, sévèrement beau gosse, Charles est livreur depuis bientôt quatre ans. Le mot « dégât » est son viatique. Le froid est un dégât. La pluie est un dégât. Et le restaurateur follement raciste aussi. Mais les apparts au sixième sans ascenseur non, pas des dégâts. Des casse-couilles. Nuance.

« C’est le Vieux Continent. Avec ses vieux bâtiments. T’en fais une dizaine comme ça dans la journée, t’es vraiment crevé. Mais tout ça, on l’accepte. Ce qui ne va pas, c’est la réduction de nos tarifs. » J’ai parlé à une quinzaine de gars (pas de femmes). Ils disent tous la même chose : les prix ont chuté. Les boîtes paient selon des systèmes différents, mais la plupart fonctionnent sur un fixe de base (4 ou 5 euros la livraison).

Il y a des fluctuations algorithmiques selon la distance parcourue et le temps passé. Chez plusieurs des principaux employeurs du marché, la paie est significativement plus maigre qu’il y a six mois.

La météo est une épreuve ; les escaliers sans fin, une malédiction

Rue du Faubourg-Montmartre. Devant un traiteur chinois, un petit groupe, ravi de me parler. Jessy, Mamadou, Ali et Abdul (je les invite à choisir leur pseudo, ils ne se cassent pas trop). Je leur demande si le nouveau confinement leur rajoute du boulot. «Au contraire, c’est mort. On a rarement eu aussi peu de commandes, répond Jessy, trentenaire courtois et costaud. Il y a trop de livreurs d’un coup. Ça marche pour les Uber Eats et Deliveroo, qu’on soit nombreux. II y a moins de retards, chaque livraison revient moins cher. Mais regardez mon dernier appel aujourd’hui. » Il me montre son dernier SMS : 11 h 52. Paiement : 6 euros. Ça fait bientôt six heures qu’il attend dans la rue sa prochaine commande.

« C’est devenu vraiment difficile depuis quelques mois. Ça ne monte même plus aux heures de pointe. Avant, entre 19 h 30 et 22 heures, on pouvait avoir six ou sept commandes. Maintenant, à trois, on est heureux. Quatre, c’est le délire. » Ses amis et lui se marrent. Jessy continue : « Le Covid a pas mal changé les choses, mais c’est ces derniers mois que tout a basculé. La paie baisse systématiquement. » II me montre des tas de bordereaux, sur son téléphone, qui prouvent qu’il dit vrai.

À ma question sur leurs conditions de travail, ils haussent les épaules. Ils disent que la météo est une épreuve ; les escaliers sans fin, une malédiction ; et la circulation, souvent hors de contrôle. « Les gens dans leurs bagnoles ne sont pas habitués à autant de vélos, et tout accident est beaucoup plus sérieux pour nous. Il y en a. Parfois on ne s’en rend compte que parce qu’après il y a la plainte du client qui attend sa commande. C’est triste, ça. » Et ils se marrent à nouveau.

La France n’est pas très au point sur le recensement des accidents et l’étude des conditions de travail dans le business de la livraison. L’Australie, elle, produit des statistiques fiables. Là-bas, sur une population minuscule, on a calculé que deux livreurs par mois trouvent la mort dans un accident lié au travail, et les blessés sont encore plus nombreux. J’en parle à mes gars du Faubourg-Montmartre, que ça fait marrer aussi.

« Ici, les gens imaginent qu’on est tous sans papiers parce qu’on est africains. Mais nous, on paie nos impôts : 23 % de nos 7 euros de l’heure. » S’ils connaissent des livreurs blancs ? Non. (J’en aperçois un, bien plus tard, en pleine action, remontant péniblement la rue La Fayette, son sac à dos Uber Eats de traviole.

Tout excité, je le hèle, je cours après cet animal rare sans réussir à le rattraper.)

« Le truc pas marrant, c’est les plaintes. On est évalués en permanence. Dix fois par jour. S’il y a un retard de la part du resto ou à cause de la circulation, on a une mauvaise note. On demande au resto de faire gaffe aux emballages, sinon le client se plaint, on est pénalisés. Plusieurs plaintes, et ils annulent ton compte. C’est immédiat et souvent défmitif. Tu peux plus bosser. On n’a pas de repère, en plus. On ne peut pas contester. On n’a personne à qui parler, à aller voir. On peut envoyer des mails, mais c’est toujours des réponses automatiques. C’est inhumain. Et le livreur est toujours en faute. »

Mamadou intervient : « Je ne sais pas si ce boulot va rester faisable. C’est ridicule. En plus, ce qui est une vraie insulte, c’est que si on reçoit un pourboire de 3 euros ou plus par portable, le tarif de base est réajusté en fonction. » Comme Jessy, Mamadou me montre son téléphone pour m’expliquer. La preuve est encore faite. Un pourboire de 4 euros réduit les frais de livraison de 1 euro.

Toute petite arnaque sordide. Mais comme tout avec ce Germinal de l’algorithme, c’est une question d’échelle. Si tu répètes l’opération 20 000 à 30 000 fois par jour, la petitesse est profitable. Ils ont du mal avec les contraintes dégueulasses imposées par les grandes corporations multi nationales de l’e-commerce, mais ils ne les prennent pas contre eux. Plutôt comme une sorte de météo sans conscience et immuable.

Personne n’en veut à l’algorithme.

Grave erreur. Les algorithmes sont l’essence vampirique à côté de laquelle le capitalisme a failli ignorer qu’il passait. L’algorithme n’a ni morale ni limites. Sous l’illusion de leur compétence, nous les tolérons. Mais il faut s’y reprendre à des millions de fois avant que l’algorithme de la voiture sans chauffeur ou de la reconnaissance faciale soit capable de reconnaître un chien. Et ça peut encore lui arriver de confondre un yorkshire avec un char. Et pourtant, ça y est : ils nous gouvernent, les algorithmes – plus complètement qu’aucun empereur auparavant. C’est l’esclavage 2.0. Dont le maître est une entité incapable de certifier qu’un chien est un chien.

C’est bizarre, mais c’est plus difficile d’écrire sur des gens qu’on aime bien. On ne veut pas les trahir et on n’y arrive jamais. Nous ne savons rien de la vie de ces hommes. Nos conversations avec eux se limitent à dix mots. Nous les croyons sans papiers. Nous nous trompons. Nous croyons qu’ils se regroupent pour être proches des restaurants. Nous nous trompons. C’est juste de la camaraderie. Ils trouvent les endroits où le voisinage ne se plaindra pas.

Ce que j’ai appris ? Que McDonald’s et Burger King traitent les gens comme de la merde.

Mais les livreurs détestent encore plus Starbucks. J’ai découvert qu’il y a un petit souci de racisme parmi les restaurateurs parisiens. Mais surtout, ceci : si vous vous faites livrer votre bouffe, par pitié, filez un pourboire au mec en cash, fils de feignant négligent.

Ce qui frappe chez tous ces gars dans les rues désertées, c’est leur extraordinaire impassibilité.

 Depuis le Covid, je suis obsédé par la perte apparente de notre stoïcisme. J’avais tort. Il en reste. Partout dans nos villes, grappes sombres d’hommes patients penchés sur leurs bicyclettes pourries, ils sont des milliers, vaillants, invincibles, stoïques, au service de notre faim et de notre paresse. Qui transbahutent nos petits pots et nos biberons, pour nous autres bébés rois, empereurs en bas âge du monde moderne.


Traduit de l’anglais par Myriam Andersen Robert McLIAM WILSON – Charlie Hebdo – 31/03/2021