Ils ont osé… et ce n’est même pas un poisson !

Ils ont osé censurer Dante dans une nouvelle édition parce que dans certaines pages, il parle de la religion islamique… Ce serait comme censuré les dires de la nounou noire dans « Autant en emporte le vent », etc. Et pourtant ils ont osé !

Oui je comprends bien que c’est de la gnognotte face aux dires de Macrounet et des décisions à imposer envers l’expansion de la Covid, mais quand même il s’agit d’œuvres historiques et c’est justifier les dégradations-destructions représentatives d’œuvres anciennes. MC


On croit rêver, mais c’est un cauchemar : la connerie mondialisée s’attaque maintenant â la poésie. Une traduction néerlandaise de L’Enfer vient d’être publiée, amputée du nom de Mahomet, et cela « pour ne pas blesser inutilement », dixit l’éditrice.

Je précise que toutes les traductions en arabe de Dante incluent, quant à elles, le passage sur Mahomet, et que cela n’a jamais blessé personne.

En cette année de commémoration des 700 ans de la mort de Dante (j’y reviendrai), les éditions Blossom Books publient en effet une nouvelle traduction en néerlandais, et Lies Lavrijsen, la traductrice, a décidé que dans le chant XXVIII, consacré aux fauteurs de schisme et de discorde qui sont transpercés par l’épée d’un diable -, le sort réservé à Mahomet était « atroce et dénigrant ». Dante islamophobe ?

On se pince.

Aucun tribunal islamique, a ce que je sache, ne s’est donné le ridicule de se prononcer contre Dante parce qu’il avait placé Mahomet en enfer : c’est la traductrice elle-même qui s’est prémunie contre l’éventuel sentiment d’offense qu’un musulman éprouverait en lisant cette description des supplices fictifs infligés au Prophète.

Un tel excès de zèle ne produit-il pas l’effet contraire ?

Si j’étais musulman, je serais offensé non pas par la description, plutôt risible, de Dante, qui, en chrétien sadique, supplicie tous ceux qui ne croient pas en son Dieu (c’est son côté pré-Marquis de Sade), ni par le fait que les prisonniers de cette bolge de l’enfer ont les boyaux entre les jambes et qu’on leur voit « le sac puant qui transforme en merde nos aliments » et « la face fendue du menton au toupet » (traduction de Danièle Robert) ; mais je serais offensé qu’on pût s’imaginer que je le fusse.

Autrement dit, Mme Lavrijsen, en censurant le nom de Mahomet par peur que les musulmans ne s’offusquent, prend ceux-ci pour des imbéciles et des illettrés.

L’absence d’intelligence relève de la perversion, et je signale aux futurs traducteurs pusillanimes que Rimbaud, dans « Une saison en enfer », a écrit ceci : « Je n’avais pas en vue la sagesse bâtarde du Coran. » N’hésitez plus â caviarder cette phrase offensante.

Le geste de censurer le passé n’est jamais que le symptôme d’un présent qui se déteste : la peur va-t-elle donc tous nous crétiniser ?

Il est intéressant que le passage incriminé de Dante porte précisément sur la division, qui effraie tant l’oecuménisme contemporain.

Ainsi la censure du nom de Mahomet ne relève-t-elle pas seulement de la précaution théologique d’une arrogante qui s’arroge la place d’un génie pour décider de sa compétence spirituelle, mais en dit long sur la tyrannie de l’aseptisation qui affecte notre monde.

Qu’on intériorise à ce point la possibilité d’offenser conduit au puritanisme automatique : dans le règne de la « cancel culture », tout sera bientôt redevenu tabou.


Yannick Haenel – Charlie Hebdo – 31/03/2021