William Morris… !

La révolution au service de l’art

Cent vingt-cinq ans après sa mort, William Morris, la grande figure du mouvement anglais de design néoartisanal Arts & Crafts, pourrait être considéré comme l’un des pionniers de l’« éco-socialisme », une idéologie alternative au productivisme située au croisement des questions sociales et environnementales.

Mais il fut surtout le promoteur d’une pensée radicale où tout part de la notion d’art et tout y revient toujours. Politisation de la pratique artistique et esthétisation de la vie jusque dans ses aspects les plus quotidiens y deviennent une seule et même chose.


William Morris (1834-1896) fut un artiste phare de l’époque victorienne et l’un des plus éminents révolutionnaires anglais des années 1880-1890. Il n’a cependant jamais véritablement été présenté au public français. Si certaines de ses œuvres ont pu être exposées dans divers musées des arts décoratifs de l’Hexagone, ses écrits politiques ont tout simplement été oubliés.

Il prophétisa pourtant les malheurs à venir de la société industrielle et promut, dans son art comme dans ses discours, un modèle non productiviste d’émancipation sociale.  […] Morris avait en fait défendu toute sa vie une idéologie pionnière, proto-écologiste et proto-décroissante, difficilement compréhensible en son temps.

Ses superbes designs de papiers peints aux motifs naturalistes apaisants sont certes toujours en circulation (on les a même ces dernières années déclinés en vêtements, tasses ou rideaux de douche…), mais la mémoire collective ne conserve que quelques traces du reste de son travail.

Elle se souvient d’un poète romantique très lu au XIXe siècle, dont l’influence a été revendiquée par des auteurs aussi différents que James Joyce ou J. R. R. Tolkien.  […]

L’art et la révolution

Séparée de l’homme et de ses discours politiques, la signification de ces œuvres est cependant souvent ignorée ou mal comprise. Morris était certainement un archétype de l’« artiste engagé » mais, chez lui, cette disposition n’impliquait pas tant de mettre l’« art au service de la révolution » que la révolution au service de l’art. Il se battait pour une transformation radicale du monde au nom d’une acception étendue de l’art, qu’il étirait jusqu’à ses plus vastes confins : « Au-delà des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et l’architecture, mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des champs pour le labour et la pâture, l’entretien des villes et de nos chemins, voies et routes : bref, […] jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie [1]W. Morris, « Art under ploutocracy », conférence, 1883.. »

Il faudrait ainsi, au nom de l’art, organiser un bouleversement social assez fort afin que toute la production économique se range à ses qualités de créativité et d’invention. La vie entière devrait, à la fin de ce processus, devenir art.  […] Plus généralement, l’engagement de l’art comme moteur et comme objectif de la transformation de la vie quotidienne devint au xxe siècle un grand thème de mouvements esthétiques et critiques allant des avant-gardes des années 1920 jusqu’aux situationnistes. Morris en fut un pionnier paradoxal, qui haïssait les prémices de la modernité technique.

Les ennemis à abattre au nom de l’art étaient bien sûr l’usine et le taylorisme naissant, les « cadences infernales » et la production de masse déterritorialisée avec son gâchis inhérent et ses produits de mauvaise qualité qu’il appelait « makeshift » (que l’on peut aujourd’hui traduire par « ersatz »), la misère pécuniaire mais aussi psychologique, voire spirituelle : tout ce qui appartient encore aujourd’hui à la panoplie du productivisme.

C’est là, dans la pensée très étendue des conditions du travail et de la production, que l’artiste rejoint le militant politique et l’écologiste. L’art obéit (selon Morris) à l’injonction du beau. La beauté demande du temps et de l’application, elle ne peut pas survivre aux « économies d’échelles », surtout pas si on la considère au-delà du jugement forcément subjectif sur le seul produit fini et si l’on prend en compte l’entièreté du processus de sa fabrication, incluant l’état du monde et des hommes.

Les marxistes voulaient remettre l’usine à la collectivité, Morris, qui se considérait pourtant comme un disciple de Marx, voulait la détruire, la remplacer partout où c’était possible par des ateliers à taille humaine, de façon à permettre à chacun d’éprouver les joies séculaires du travail bien fait. Il voulait produire moins et mieux.

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Cette espérance du bonheur dans le travail n’avait pourtant pas que le goût forcément un peu passé du revival. L’extension du domaine de l’art par le biais d’une Fellowship se retrouva au cœur du projet fou de République universelle de la Commune de Paris (1871), dont les troupes étaient essentiellement constituées de clubs, associations et chambres ouvrières. La guilde avait fait la ville émancipée du Moyen Âge et ses cathédrales, son équivalent moderne ferait la Commune.

Le manifeste de la Fédération des artistes de Paris, rédigé par le poète ouvrier communard Eugène Pottier, se conclut par la phrase : « Le comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir, et à la République universelle. » L’expression « luxe communal » servait à montrer que la communalisation des biens n’avait rien à voir avec ce « partage de la misère » que l’on reproche toujours aux communistes.

Ce luxe collectif serait le produit d’un travail d’amélioration des espaces publics en vue de donner à tous et toutes un environnement plaisant. L’art sortirait du musée pour entrer dans la vie quotidienne de chacun·e – notamment via une éducation obligatoire, laïque et gratuite, mais aussi « intégrale » ou polytechnique, c’est-à-dire à la fois manuelle et intellectuelle, qui permettrait à tous les communard·e·s de connaître une « vie variée », selon l’expression de Morris.

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Morris rêvait donc au nom de l’art à un accès universel à des objets et des services « faits par le peuple pour le peuple et qui procurent de la joie pour le faiseur comme pour l’utilisateur [4]W. Morris, Beauty of Life, 1880. ». Mais s’en contenter serait ignorer la nécessaire troisième partie de cette équation : la nature, pourvoyeuse en chef de la beauté…

« Tout ce que l’homme fait de ses mains a une forme qui peut être belle ou laide, belle si elle est en accord avec la Nature et vient à son aide, laide si elle est en désaccord et la contrarie [5]W. Morris, The Lesser Arts, 1877.. »

Cette idée d’une nature synonyme de beauté allait dès le début du XXe siècle être rangée dans le camp réactionnaire par le modernisme et ses divers futurismes.  

[…]

Morris [s’inspira de la] biophilie ruskinienne et en extirpa toute religiosité. « La beauté, qui est le but de l’art, si on utilise ce mot dans son sens le plus large, n’est à mon avis pas un accident de la vie humaine, que les gens peuvent prendre ou laisser comme ils le souhaitent, mais une nécessité positive de la vie, si toutefois nous parvenons à vivre comme la nature nous y enjoint [6]W. Morris, Beauty of Life, 1880.. »

La nature représentait ainsi à ses yeux le grand modèle et le premier commanditaire de l’art, le pilier de ce droit à la beauté pour lequel il luttait. « C’est cette part raisonnable de la beauté du monde que je demande comme un droit pour chaque homme, qui la gagnera avec son difficile travail […] c’est ce que j’exige au nom de l’art [7]W. Morris, Art and the Beauty of the Earth, 1881.. »

Protéger les espaces vierges « naturels » paraissait ainsi à Morris moins important qu’apprendre à mieux vivre avec son environnement quotidien.  […] La « nature » y changerait l’homme et inversement dans un jeu de sympathie parvenu à sa circulation parfaite. L’homme morrissien n’est pas le telos du monde mais le responsable principal de son achèvement esthétique, l’agent de sa gloire. Ce statut ne délivre aucun chèque en blanc, au contraire, il lui donne de nombreuses responsabilités.

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Non-violence et révolution

Morris ne croyait pas au « communisme de la catastrophe ». Il disait ne pas vouloir commencer par la révolte « mais y mener ». Afin de changer les mœurs techniques il fallait déjà s’attaquer ici et maintenant au travail et à l’appareil de production, il fallait « enrichir aujourd’hui sa vie ».

Marier l’utile et le beau au nom de la transformation sociale et écologique faisait ainsi office de première réponse à l’énigme de la révolution, bien plus que la dictature du prolétariat. Les moyens doivent s’accorder à la fin : si le socialisme est un stade humain où la violence est dépassée, alors celle-ci ne peut servir à son achèvement. Les « cinglés et les cracheurs de feu » qui appelaient aux attentats ne présentaient aucun attrait à ses yeux. L’indispensable action insurrectionnelle devrait être pacifique et venir acter cette grande mutation. Elle aurait alors toutes ses chances. « L’attaque des privilèges en tous points, le harassement permanent des capitalistes monopolistiques par la grève et les syndicats, le boycott sacré, des discours enflammés quand c’est nécessaire et une certaine endurance face aux amendes et aux peines de prison : ces choses feront peut-être ce que le mousquet n’a jamais pu faire [15]W. Morris, The Class Struggle, 1889.. »

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La relocalisation de la production, les questions de l’autonomie, du protectionnisme et d’une certaine réintégration du travail sont de plus en plus discutées par les économistes de tous bords (on pourra par exemple s’intéresser au « Plaidoyer pour un protectionnisme européen » de Gaël Giraud [16]G. Giraud, « Plaidoyer pour un protectionnisme européen »,…).

Les villes se fédèrent régulièrement entre elles sur des questions environnementales laissées de côté par les États. La notion de « biorégion », une entité urbaine-rurale autonome économiquement et écologiquement, a émergé dans les franges du mouvement vert. L’écologie urbaine moderne se réfère constamment à Lewis Mumford (1895-1990), son géant, qui revendiquait absolument la filiation morrissienne.

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Enfin, la pensée de la « décroissance », longtemps détachée des idées traditionnelles de gauche, se met aussi à marcher sur deux jambes, celle de l’écologie et celle de la justice sociale (éviter de diminuer le « gâteau » sans rien changer aux conditions de sa répartition). Dans la tempête perpétuelle du productivisme agonisant, la psyché de nos temps entre enfin en conversation avec William Morris. Sa plus grande leçon est peut-être de toujours espérer, de ne jamais se contenter d’une critique du système qui ne serait pas accompagnée par une image de l’émancipation. D’oser voir ce qui n’est pas encore là.


Guillaume Ollendorff. « Revue du Crieur » (N°18) –

Source (Extrait)


Notes

  1. W. Morris, « Art under ploutocracy », conférence, 1883.
  2. Nouvelles de nulle part est disponible en de multiples éditions. Une part du travail littéraire de Morris a été traduite et éditée par les Forges de Vulcain, et certains discours par Rivages. Le site <marxist.org> les contient tous en anglais, et même quelques-uns en français. On pourra aussi lire la très complète biographie de E. P. Thompson, William Morris, Romantic to Revolutionary (1953, réed. PM Press 2011, non traduit). La réédition du discours « Usefull works vs useless Toil » par le collectif de graphistes féministes Rietlanden Women’s Office (2019) est un must.
  3. Voir à ce sujet K. Ross, L’Imaginaire de la Commune, trad. de l’anglais, La Fabrique, Paris, 2015.
  4. W. Morris, Beauty of Life, 1880.
  5. W. Morris, The Lesser Arts, 1877.
  6. W. Morris, Beauty of Life, 1880.
  7. W. Morris, Art and the Beauty of the Earth, 1881.
  8. W. Morris, Commonweal, 22 juin 1889.
  9. W. Morris, Useful Work Versus Useless Toil, 1885.
  10. W. Morris, How We Live, How We Might Live, 1884.
  11. W. Morris et E. Belfort Brax, Socialism Its Growth & Outcome, 1886.
  12. W. Morris, The Lesser Arts, 1877.
  13. W. Morris, Art and it’s Producers, 1888.
  14. C.R. Ashbee, A Few Chapters on Workshop Construction and Citizenship, Londres, 1894, via Wikipedia Arts and Craft.
  15. W. Morris, The Class Struggle, 1889.
  16. G. Giraud, « Plaidoyer pour un protectionnisme européen », Revue Projet, vol. 2, n° 321, 2011, p. 79.
  17. 80 % de la nourriture mondiale en 2019 d’après le Guardian. Voir F. Harvey, « Can we ditch intensive farming – and still feed the world ? », The Guardian, 28 janvier 2019.
  18. Au FacLab de Genneviliers, on se revendique même directement de William Morris (mais probablement moins de son socialisme). Lire X. de Jarcy, « Avec les “Fab Labs”, deviendrons-nous tous designers ? », Telerama.fr, 31 août 2012.