“Tout le monde savait”.

Il a pourtant fallu attendre quatre ans pour que la vague qui, aux États-Unis, a balayé plusieurs stars de la télé arrive en France…

Aujourd’hui, les lignes semblent bouger. Et dans les rédactions, on s’interroge sur la manière de mener ces enquêtes.

« Autant Richard Berry, on était étonné… Autant PPDA, on était étonné que ça sorte si tard !  »

Le 20 février dernier, dans l’émission de Laurent Ruquier sur France 2, la saillie de l’humoriste Philippe Caverivière suscite rires et gêne. […] ce que l’humoriste entend railler ce soir-là, c’est le silence qui aurait longtemps entouré les agissements de PPDA.

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Mais qui savait quoi, au juste ?

Que PPDA aimait « multiplier les conquêtes », des mots de son ex-compagne Claire Chazal ? À TF1, c’était de notoriété publique : sa réputation de séducteur a longtemps alimenté les conversations.

L’intéressé, sur le plateau de Quotidien le 3 mars, a assumé lui-même avoir « dragué », avant de reconnaître que « ce comportement, aujourd’hui, n’est plus accepté par certaines jeunes générations… » Quand on interroge ses anciens collègues, le mot « lourdingue » revient constamment, au milieu d’anecdotes salaces. Mais personne ne mentionne avoir eu connaissance de faits plus graves.

« En trente ans à TF1, jamais je n’ai entendu parler de PPDA comme d’un homme qui violentait les femmes », certifie un délégué syndical du groupe.  […]

Spécificités hexagonales

Un changement d’époque que signent plusieurs enquêtes, publiées ces dernières semaines, sur des personnalités du petit écran :

  • le présentateur Darius Rochebin a ainsi été suspendu de l’antenne de LCI après des accusations d’agressions sexuelles parues dans le quotidien suisse Le Temps ;
  • le producteur Gérard Louvin a fait l’objet de plusieurs articles dans Le Monde — il est visé par des plaintes pour agression sexuelle et complicité de viol…

Pourquoi maintenant, quatre ans après que la vague #MeToo a balayé plusieurs stars de la télé outre-Atlantique ?D’autres spécificités hexagonales expliqueraient cette latence. Comme la tradition de la presse française d’attendre l’ouverture d’une procédure judiciaire pour publier une enquête. Pas de plainte, pas d’article. Dès 2018, la reporter Aude Lorriaux, de 20 Minutes, dit avoir recueilli avec une consœur le témoignage de Florence Porcel, la même qui a porté plainte en février contre PPDA. « Elle ne voulait pas que son nom sorte, sauf si d’autres victimes parlaient en même temps, à visage découvert. Sans son consentement, nous ne pouvions ni ne voulions publier notre enquête », indique-t-elle, avant de regretter : « Pendant longtemps, les affaires sexuelles ont été perçues comme des affaires privées. Pour les scandales financiers, on se pose moins de questions. »

Florence Porcel a finalement écrit son histoire dans un roman paru en janvier dernier. Mais c’est sur la foi de son action en justice que Le Parisien l’a révélée. « Sans plainte, même si un témoignage nous semble crédible, il reste une dénonciation. Une plainte donne de l’amplitude, du poids, une forme d’authentification du témoignage. C’est un pas de plus qui montre que la personne va assez loin dans son raisonnement pour le dénoncer devant la justice », estime Damien Delseny, chef du service police-justice du Parisien.

Mais #MeToo rebat les cartes. « De plus en plus de journalistes publient leur enquête sans qu’il y ait plainte, sur la base de plusieurs témoignages concordants et solides », reprend Aude Lorriaux. Une pratique qui ne fait pas l’unanimité, et dont s’offusque un grand nom du journalisme, qui requiert l’anonymat : « Désormais, les médias s’affranchissent de barrières, comme si la présomption de culpabilité avait remplacé la présomption d’innocence. L’intime fait tout voler en éclats. »

L’affaire Denis Baupin a marqué un tournant.

En 2016, France Inter et Mediapart publient les témoignages concordants de quatre femmes accusant de harcèlement sexuel l’ancien porte-parole des Verts. « On leur a indiqué au départ qu’il y aurait plusieurs témoignages. Cela les a rassurées de ne pas se savoir seules, et elles ont alors accepté de parler à visage découvert. Cette enquête leur a permis de passer un cap : après sa publication, elles ont saisi la justice », raconte Cyril Graziani, l’un des coauteurs, alors taxé par certains confrères de « procureur ».  […]

Lors du procès en diffamation, intenté et perdu par Denis Baupin, les plaignantes ont remercié Mediapart et France Inter d’avoir « écrit une page de l’histoire des femmes ». Pour s’assurer de l’authenticité de leurs accusations, les deux médias avaient alors fait signer des attestations  […]

Obligation légale

« La parole s’est libérée, cela nous oblige à l’entendre et à agir », assure Laurence Mayerfeld, DRH de France Télévisions.  […] « Un peu comme le Covid a accéléré le développement du télétravail, #MeToo a balayé des comportements qui n’auraient jamais dû exister dans l’entreprise », résume Olivier Pinson, DRH des Sports à France Télévisions.

Une avocate qui accompagne plusieurs chaînes tempère : « Ce n’est pas tant par prise de conscience que par obligation légale. En cas de pépin judiciaire, elles doivent montrer qu’elles ont fait le nécessaire pour booster leurs systèmes de prévention et échapper à des condamnations. » Depuis 2018, le code du travail impose dans toute société d’au moins deux cent cinquante salariés un référent « lutte contre le harcèlement sexuel et les agissements sexistes », ainsi qu’au sein de chaque comité social et économique (CSE).


François Rousseaux – Télérama – Titre original : « PPDA, Darius Rochebin, Gérard Louvin… À la télé, un #MeToo à retardement ».

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