Quelles réponses sont données par la société, aux enfants en danger de violence ?

 […] … à l’hôpital de Rennes, à la Cased, la cellule d’accueil spécialisée de l’enfance en danger. Le service, attenant aux urgences pédiatriques, dépiste les maltraitances et prend en charge les enfants dont on suppose qu’ils sont victimes de violences, physiques ou sexuelles, ou de négligence.

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Des médecins sidérés

Ici, depuis 1999, on allie pédiatrie et médecine légale, deux spécialités qui ne sont que trop rarement associées (la Société française de pédiatrie médico-légale n’existe que depuis 2016). Des unités comme celle-ci, il n’en existe qu’une poignée en France. « Aucun parent n’accepterait que son enfant aille en réanimation dans un service adulte. De la même manière, il y a une clinique spécifique aux violences faites aux enfants, et si les médecins n’y sont pas formés, ils ne peuvent pas les détecter. »

Martine Balençon insiste : cette violence-là est sidérante aussi pour les adultes (même médecins) qui se refusent à penser qu’on puisse l’infliger à des enfants.  […]

Martine Balençon entend faire parler au mieux leurs corps pour établir un diagnostic médical, et déplore qu’il n’y ait aucun praticien spécialisé dans la prise en charge de l’enfance en danger dans l’immense majorité des CHU de France. « Si vous demandez à des étudiants en médecine quel est leur premier diagnostic face à la présence de bleus sur un enfant, je vous le donne en mille : leucémie ! Alors qu’ils vont croiser bien plus d’enfants maltraités que de leucémiques dans leur carrière. »

La Cased forme donc des infirmiers puériculteurs, des assistants sociaux, des auditeurs de justice, et des internes, comme Julia Pinel, qui passe ici trois mois. Pendant son cursus, elle n’a eu que trois heures de cours sur les maltraitances infantiles. « Les violences subies enfant sont le plus gros facteur de risque de vie en mauvaise santé. C’est délirant. On se bat contre la pollution, les pesticides… c’est très bien mais ça a moins d’impact que les violences. Le problème est que les enfants ne votent pas », soupire la pédiatre.

« Accueillir la parole de l’enfant, c’est avant tout être un adulte suffisamment solide pour l’entendre et ne pas s’effondrer », concède Martine Balençon, qui dégage une énergie fantastique et semble n’avoir peur de rien.

« On dit que tout le monde peut signaler la maltraitance, mais même moi, avec vingt-trois ans de métier et ma blouse de Dark Vador, je suis parfois terrifiée. Il faut connaître les ressorts de l’entretien, on a affaire à des familles souvent dysfonctionnelles qui contaminent l’auditeur non averti. » Ici, parfois les enfants racontent spontanément, parfois ils sont verrouillés. Et d’autres fois, ils disent qu’ils n’ont pas le droit de raconter, et c’est déjà dire beaucoup.

Il faut donc tout un travail d’équipe pour réussir à entendre ceux qui arrivent à la Cased par l’intermédiaire des hôpitaux de la région, des généralistes, parfois des médecins scolaires.  […]

La peur du mensonge

La révélation par les mineurs des violences qu’ils subissent est souvent freinée par tout un tas de mécanismes : la culpabilité, la honte, la peur de ne pas être crus, la peur des représailles, pour eux comme pour l’auteur (surtout quand il fait partie de la famille). À l’unité médico-judiciaire (UMJ) de l’Hôtel-Dieu, à Paris, Mélanie Dupont, psychologue, reçoit des enfants et des ados qui ont déjà surmonté cela. Elle sait les difficultés rencontrées face à la prise de parole. « Combien de jeunes m’ont dit avoir parlé mais n’avoir pas été crus ? Cela les renvoie à une solitude qui les anéantit. Quand vous avez le courage d’appeler à l’aide et qu’on ne vous entend pas, croire en l’espèce humaine devient compliqué, même pour les enfants. » Sauf que la plupart des adultes sont démunis face à un enfant qui raconte le pire. La peur du mensonge et de la manipulation est tenace. « Il faut rassurer et accompagner les adultes pour qu’ils puissent eux-mêmes rassurer les enfants. » Un travail que Mélanie Dupont mène au Centre de victimologie pour mineurs (CVM), association dont elle est la présidente.

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Mélanie Dupont se réjouit de l’attention aujourd’hui portée sur les violences faites aux enfants, notamment sur l’inceste.  […] Et de rappeler que le 119 (le numéro d’appel de l’enfance en danger) a failli disparaître en 2019 faute de budget, avant d’être sauvé et renforcé grâce à une levée de boucliers. « Devoir batailler tous les ans pour avoir des sous pour faire son job est insupportable. Cela place les professionnels dans une insécurité insoutenable. » On dit que la violence est sourde, mais la société l’est davantage. […]


Julia Vergely – Télérama – Titre original « Maltraitance le fléau silencieux ».

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