Soupçons d’intérêts entre la junte birmane et Total

Depuis le putsch, les opposants à la junte birmane demande le retrait de l’entreprise pétrolière et gazière, Total, dont l’activité alimente indirectement les caisses de l’armée. Aujourd’hui, selon Justice for Myanmar, l’entreprise serait même la principale source de revenus de la junte.

Les faits.

C’est une vieille histoire qui remonte à la surface. Un vieil ami à qui l’on demande des comptes. Depuis le coup d’État du 1er février en Birmanie, le groupe français Total est de nouveau sommé de s’expliquer sur les liens qu’il entretient avec la junte. Et surtout, par les opposants au gouvernement de la junte militaire birmane, de plier bagage.

La demande, relayée par les groupes de défense des droits de l’homme, émane de la résistance elle-même, qui a déjà obtenu gain de cause avec le départ de la compagnie pétrolière australienne Woodside et, plus récemment, d’EDF, qui a suspendu le projet de barrage hydroélectrique Shweli-3 au nom du « respect des droits humains fondamentaux, (qui) constitue une condition préalable pour chaque projet auquel l’entreprise prend part », selon les termes d’une lettre adressée par le géant français à l’ ONG Justice for Myanmar (1).

Pendant les massacres, le groupe pétrolier évalue, soupèse…

Depuis le début du mouvement de désobéissance civile, 261 civils ont été tués par l’armée et la police. La population fait en outre état de torture de masse dans les prisons et d’enlèvements d’enfants. Pendant ce temps, Total évalue, soupèse. « Nous sommes préoccupés par la situation actuelle », indiquait l’entreprise mi-février. « Nous travaillons pour assurer la santé, la sûreté et la sécurité de nos employés et de nos sous-traitants ». Depuis, silence radio.

Présent dans le pays depuis 1992, bien avant l’ouverture économique de 2011, Total s’est toujours accommodé de la direction autoritaire du pays. Aujourd’hui, l’entreprise pourrait refuser de s’aliéner les militaires s’ils étaient amenés à conserver le pouvoir.

La très opaque Myanmar Oil and Gas Enterprise

Pour s’assurer l’accès aux ressources du pays, les entreprises étrangères sont sommées de conclure un partenariat avec une compagnie nationale, la très opaque Myanmar Oil and Gas Enterprise (Moge) dans le cas de Total.

Après la répression du mouvement démocratique de 1988, la société signe ainsi, en 1993 et 1995, deux contrats de prospection puis d’exploitation pour le gisement de Yadana et la construction d’un gazoduc qui reliera la plateforme offshore à la Thaïlande. Autant dire que la production profite très peu aux Birmans, peinent à faire valoir leurs droits.

De 1998 à 2009, Yadana aurait généré 7,5 milliards d’euros de revenus, dont 3,8 milliards ­auraient directement été détournés par les militaires, indique Info Birmanie.

Une partie des ressources de la Moge est reversée à l’État, une autre à des bénéficiaires, vraisemblablement des haut gradés dont l’identité reste inconnue. Selon la Myanmar Extractive Industries Transparency Initiative (Meiti), la Moge aurait transféré 1,1 milliard d’euros (soit 58 % du total des revenus des activités d’extraction) à ces mystérieux récipiendaires.

Aujourd’hui, selon Justice for Myanmar, Total serait la principale source de revenus de la junte.

La Fédération internationale des droits de l’homme note également que l’entreprise outrepasse le seul soutien financier. Selon l’organisation, la société « a fait appel aux services de l’armée birmane, à travers la Moge, pour assurer la sécurité dans la zone du gazoduc (avec au moins 16 bataillons – NDLR). Elle connaissait les graves violations des droits de l’homme commises par l’armée dans ce cadre et n’a pas pris les mesures adéquates pour arrêter, empêcher ou tout simplement rendre compte et témoigner de ces abus ».

Le manque de zèle de la France à faire pression sur Total s’explique également par la collusion entre les services de l’État et l’entreprise.

Ainsi, l’ancien conseiller spécial de Jean-Yves Le Drian à la Défense et aux Affaires étrangères, Jean-Claude Mallet, est-il débauché par Total en 2019. Il n’est pas le seul à offrir ses services.

En 2003 déjà, Bernard Kouchner, choisi pour son passé à Médecins sans frontières, est chargé de produire un rapport édifiant dont se servira Total pour avorter les actions en justice. Il s’attache alors à louer les investissements sociaux de la compagnie en faveur des habitants du secteur du gazoduc, omettant qu’aucun projet communautaire n’efface ni ne répare les violations des droits de l’homme.


Lina Sankari. Titre original : « Pourquoi Total doit quitter la Birmanie »

Source (Extrait)


(1) Nom officiel donné à la Birmanie par la junte depuis 2010.