Italie : Draghi, le parlement et autres

Imaginons qu’un dirigeant de gauche, Jean-Luc Mélenchon par exemple, arrive au pouvoir et décide d’intégrer des ministres d’extrême droite à son gouvernement.

À coup sûr, les médias et la gauche dite « progressiste » se scandaliseraient ; ils crieraient au populisme, dénonceraient les « roses-bruns », invoqueraient « les heures sombres de l’histoire ». […]

 […] Ancien haut cadre de Goldman Sachs, devenu gouverneur de la Banque d’Italie puis président de la Banque centrale européenne (BCE), M. Mario Draghi a investi le palais Chigi en février dernier, avec dans ses bagages trois ministres de la Ligue, la formation d’extrême droite de M. Matteo Salvini. Et que s’est-il passé ?

Les médias et la classe politique ont-ils dépeint l’ancien banquier en « néofasciste » ? Pas du tout ! Ils l’ont érigé en héros, en sauveur capable d’unir le pays, de le sortir de l’ornière budgétaire et de renfermer la parenthèse « populiste » ouverte en mai 2018 par le gouvernement « jaune-vert » rassemblant la Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S).

Unanimement soutenu par la presse italienne, qui voit en M. Draghi le « leader “financier” » capable de fournir « l’antidote à la peur de l’isolement [des Italiens] vis-à-vis de l’Europe » (2),  […]

Huit ans de bons et loyaux services à la BCE immunisent contre toute critique : il devient possible de siéger en toute quiétude aux côtés de ministres issus d’un parti xénophobe, dont le dirigeant est notamment accusé par la justice d’« abus de pouvoir et de séquestration de personnes », pour avoir bloqué un bateau de migrants au large de la Sicile lorsqu’il était ministre de l’intérieur.

Il est courant, depuis l’étranger, de considérer l’Italie avec ironie, le sourire au coin des lèvres.  […]

On aurait toutefois tort de résumer la politique transalpine à une série de bizarreries pittoresques. « Si l’on pense à la manière dont [l’Italie] a été interprétée depuis un siècle, on a toujours eu tendance à lire comme une anomalie, comme une espèce d’exception ce qui en réalité n’était qu’un laboratoire de tendances globales, devenues par la suite bien visibles ailleurs », observe l’historien Enzo Traverso (5).

Berceau du fascisme dans l’entre-deux-guerres, après avoir inventé, au XIXe siècle, le « transformisme », cet art de gouverner au-dessus des partis en réunissant la droite et la gauche au sein d’une majorité parlementaire, la Péninsule a également vu naître, dans les années 1970, le communisme accommodant avec le centrisme (le « compromis historique »), suivi, moins d’une décennie plus tard, du socialisme réformiste acquis au marché. Puis elle a inauguré dans les années 1990, avec M. Berlusconi, l’ère de l’« État-entreprise », dont MM. Donald Trump et Emmanuel Macron ont repris le flambeau (6).

L’Italie expérimente désormais l’extrême droite conciliante avec Bruxelles, prête, pour obtenir la manne du plan de relance européen dont elle est la principale bénéficiaire, avec 209 milliards d’euros, à remiser ses critiques contre le carcan de l’Union.

Mais une alliée gouvernementale de circonstance qui n’est pas pour autant disposée à cesser de tonner contre les immigrés ou les « assistés » : ce n’est nullement un « critère de convergence » requis pour figurer en bonne place dans les cénacles bruxellois.


Benoît Bréville & Olivier Pironet- Revue « Manière de Voir » N°176 – Avril /Mai 2021 – Source (Extrait)


  1. Pour d’autres exemples, voir « Kotarac déchaîne le refrain médiatique de la “convergence des extrêmes” », Arrêt sur images, 16 mai 2019.
  2. « Governo, Draghi antidoto alla paura italiana dell’isolamento », La Repubblica, Rome, 15 février 2021.
  3. « Par-delà gauche et droite, l’intérêt général », Le Figaro, Paris, 1er mars 2021.
  4. Cf. Le Monde, Paris, 30 janvier 2021.
  5. « L’Italie laboratoire de notre modernité politique », entretien avec Enzo Traverso, Tumultes, vol. 53, n° 2, 2019, Éditions Kimé, Paris.
  6. Lire Pierre Musso, « L’ère de l’État-entreprise », Le Monde diplomatique, mai 2019.