Pour les appelés de la guerre d’Algérie, la plaie est toujours vive

 […] Fin janvier, l’historien Benjamin Stora remettait au président de la République son rapport pour une « réconciliation mémorielle » entre la France et l’Algérie. En excluant toute forme de repentance, il préconise un certain nombre d’initiatives concrètes, pour que ce passé soit regardé en commun par les deux pays, et enfin assumé.

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Spécialiste de la guerre d’Algérie, l’historienne Raphaëlle Branche a mené une longue enquête pour déterrer leurs silences et leurs dénis, montrant ainsi comment le conflit algérien aura articulé destins individuels et collectifs.  […]

  • Pourquoi avoir questionné non seulement les anciens appelés, mais aussi leurs familles ?

 […] les témoignages des proches aident à mieux cerner ce qui est dit ou laissé sous silence. Et finalement ce qui est compris, et retenu. D’autant que les soldats ne racontaient pas les mêmes choses à leur fiancée, leur épouse, leurs frères ou leurs parents. Des types de récits différents ont vu le jour.  […]

  • Les soldats ne disaient pas tout de ce qu’ils vivaient en Algérie…

Ils risquaient d’y mourir, ce qui au passage règle le problème de savoir si c’était une guerre ou non, car rappelons qu’on ne parlait pas de « guerre » mais d’« opérations de maintien de l’ordre ». Et comme ce n’était pas officiellement une guerre, il n’y avait pas de censure, contrairement à ce qui s’est passé, par exemple, lors de la Première Guerre mondiale […]

  • Que disent-ils alors de l’expérience de la violence : des exécutions sommaires, qu’on appelait « corvées de bois », des combats, des mutilations, des interrogatoires ?

Certains soldats, dans leur correspondance intime à leur fiancée ou à des très proches, confient les violences dont ils ont été témoins ou acteurs. Et, très clairement, il s’agit de crimes de guerre… Reste que beaucoup les taisent, ou les minimisent. Ils veulent non seulement épargner leurs proches, mais aussi ne pas être jugés par eux.  […]

  • La référence aux guerres précédentes revient souvent dans les rapports entre appelés et parents…

Quand la guerre d’Algérie commence, en 1954, le second conflit mondial n’est fini que depuis neuf ans. Les appelés, leurs frères ou sœurs, étaient enfants dans les années 30 et 40. Et beaucoup de leurs pères ont fait partie des plus de 1,8 million de prisonniers. Ils avaient tendance à sous-estimer l’expérience de guerre de leurs fils. La dimension générationnelle est donc très forte et elle pèse sur ce qui tisse ou rend difficiles les rapports entre appelés et parents lors du drame algérien.

  • Lors du retour, la réinsertion civile sera parfois compliquée, et, sur cet aspect, le témoignage des femmes est primordial.

Passer d’une zone de guerre à une ambiance de paix, d’un quotidien entre hommes à une vie mixte, est une expérience partagée avec d’autres conflits, y compris les plus contemporains.

Pour ce qui est de la guerre d’Algérie, le retour  […]  a supposé une adaptation des sens, des manières de marcher ou de dormir. Cela demande un certain temps, a fortiori quand les hommes ont été confrontés aux violences. Les premières à constater leur sommeil agité ou leur difficulté à se réhabituer à dormir dans un lit seront évidemment les fiancées ou les épouses. Et si pour la plupart la réadaptation se fait rapidement, elle est longue, voire impossible, pour d’autres. Les proches ne réaliseront pas toujours que des formes d’alcoolisme, de dépression ou de violence sont liées à la guerre.

  • Dans ce que vous appelez « les horizons du retour » figure très majoritairement le fait de se trouver un métier et de se marier…

 […] en Algérie ne partaient que les jeunes. Il y a donc une homogénéité : massivement célibataires, les appelés, une fois de retour, projettent de trouver un métier pour quitter le foyer de leurs parents et se marier.

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  • L’Assemblée nationale ne parle officiellement de « guerre d’Algérie » qu’en 1999. Quel effet cela a-t-il eu sur les anciens appelés ?

Que l’État reconnaisse au conflit sa nature de « guerre » – menée notamment contre des civils – a eu des effets libérateurs pour les individus, qui se sentaient coincés entre ce qu’ils avaient vécu et ce qui en était dit. Ou plutôt non dit.

Dans cette contradiction s’étaient nichés leurs silences, car comment parler d’une guerre alors que le discours collectif ne l’autorise pas ? Après 1999, et notamment quand les anciens combattants, peu à peu à la retraite, ont eu le loisir de repenser à leur jeunesse, la parole a enfin commencé à se libérer.


Gilles Heuré – Télérama – titre original : « Pour les appelés de la guerre d’Algérie, la plaie est toujours vive » – Source (Extrait)