Dérives droitière, la tenue brune est de sortie !

Deux nouvelles ont confirmé, la même semaine, qu’une réorganisation majeure des droites européennes était en cours : le départ du Fidesz hongrois du Parti populaire européen (PPE) et la parution en français du livre Le Diable dans la démocratie (éd. L’Artilleur), oeuvre du penseur du parti polonais « Droit et justice » Ryszard Legutko, pour qui la démocratie libérale rejoint les aspirations totalitaires du communisme.

Legutko, député européen, philosophe du politique, fait partie de ceux qui élaborent le logiciel idéologique d’une droite nationale-conservatrice dont le centre de gravité se situe dans les pays du groupe de Visegrad, mais qui s’incarne tout aussi bien, à l’ouest, par Marion Maréchal, les Espagnols de Vox et les Italiens qui suivent Giorgia Meloni.

Il existe en Pologne des think tanks nationaux-conservateurs qui publient et travaillent : le Centre de pensée politique (OMP) à Cracovie, le Club conservateur de l’universitaire Jacek Bartyzel, l’Institut Sobieski. En Hongrie, l’Institut du Danube mène un travail similaire, guère plus connu en France. C’est un tort, car tant Kazcynski qu’Orbàn sont des dirigeants qui ont une colonne vertébrale en termes d’idées.

C’est pour cela d’ailleurs que les députés européens du Fidesz étaient une greffe artificielle sur le groupe libéral-conservateur du PPE. Ils vont sans doute rejoindre leurs vrais alliés du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), dont l’esprit de réforme consiste à promouvoir une «Europe respectueuse des nations», donc une union des souverainistes.

Le coeur de ce groupe (Vox, Fratelli d’Italia, les Lettons de l’Alliance nationale, les Flamands de la N-VA, les Tchèques de l’ODS) se distingue des conservateurs et chrétiens-démocrates du PPE par des aspects subtils mais fondamentaux.

D’abord une plus forte sensibilité à un christianisme davantage conservateur, calviniste chez les Néerlandais du SGP, catholique avec l’Action électorale des Polonais de Lituanie, orthodoxe chez les chrétiens-démocrates roumains. Ensuite une véritable détestation du libéralisme sociétal, vu comme un vice initial du libéralisme qui conduirait à la désagrégation des structures « naturelles » de la vie en société (famille traditionnelle, communauté, nation) et un individualisme débridé amenant à la «tyrannie des minorités» (LGBT notamment).

Enfin, les Européens de l’Est du groupe ECR nous regardent comme des traîtres à la vocation civilisationnelle de l’Europe. Ils nous trouvent avachis, désabusés, mercantiles, dénoncent notre multiculturalisme et une laïcité qui nous aurait fait baisser la garde face à l’islam.

La grande question est de savoir si le tandem polono-hongrois réussira à attirer Matteo Salvini, dont le retour aux affaires s’accompagne d’une mue « modérée » dont la sincérité reste à prouver.

On lui prête l’intention de quitter le groupe Identité et démocratie, celui de Marine Le Pen. Si cela se produit, le groupe ECR gagnerait 41 sièges (Ligue + Fidesz) et aurait 113 membres, contre 175 pour le PPE. Un rapport de force bien meilleur pour les ultraconservateurs.


Jean-Yves Camus – Charlie Hebdo – 17/03/2021