C’est un avis, pourquoi ne pas en prendre connaissance?

Comme tous les avis il appartient à celle-celui qui l’a rédigé ; il n’empêche tous le monde peut avoir un autre avis ou acquiescer celui-là. MC

Élisabeth Roudinesco publie un ouvrage documenté et percutant sur ces idéologies qui essentialisent la différence et crispent le débat public.

En février, la sortie de la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur « l’islamo-gauchisme » a suscité, non sans raison, l’ire d’une grande partie du monde universitaire. Début mars, deux professeurs de Sciences-Po Grenoble ont été cette fois accusés d’ « islamophobie » par des étudiants.

Dans ce contexte délétère, où les anathèmes fusent bien plus vite et plus fort que les arguments, le nouvel essai d’Élisabeth Roudinesco a d’emblée le mérite de chercher à rehausser le niveau du débat. Récusant l’utilisation de ces deux néologismes (islamophobie et islamo-gauchisme), l’historienne de la psychanalyse les remet en perspective avec les « querelles identitaires » qui se sont développées, ces dernières décennies, sur fond de crise économique, de débats autour du passé colonial de la France et d’importations de nouveaux concepts issus des campus d’outre-Atlantique. « La culture identitaire (…) est devenue, dans le monde fluide qui est le nôtre, l’une des réponses à l’affaiblissement de l’idéal collectif », avance l’autrice, en reprenant à son compte certaines idées de l’historien américain Christopher Lasch ( la Culture du narcissisme, 1979).

Loin de s’enfermer sur un seul terrain, son propos brasse large, des études sur le genre au courant postcolonial. À la suivre, ces domaines de recherche, mus, à l’origine, par les meilleures intentions, auraient été progressivement gagnés par une même dérive : le repli sur soi ou sa « communauté », à travers des catégories toujours plus exclusives et finalement excluantes, et cela, au nom, pourtant, de la légitime lutte contre les discriminations. Ce n’est plus que par opposition avec l’autre que chacun serait sommé de se définir, dans une concurrence infernale des mémoires et des souffrances, alors que les luttes émancipatrices d’autrefois visaient, elles, à faire tomber les barrières pour bâtir un monde enfin commun.

D’aucuns feront remarquer, à juste titre, qu’il y a eu loin de la coupe aux lèvres, que « l’esprit des Lumières » a aussi été invoqué au service d’obscurs desseins, pas vraiment égalitaires. Mais c’est faire peu de cas de Césaire et Fanon, Sartre ou Derrida, qui se sont au contraire saisis des mêmes références avec la ferme volonté d’en pousser la logique à son terme. Élisabeth Roudinesco consacre quelques passages flamboyants à rappeler cet héritage injustement délaissé. Elle convoque le souvenir des militants communistes et anticolonialistes Henri Alleg et Maurice Audin, victimes de la torture pratiquée par l’armée française en Algérie.

Elle fait retour au féminisme de Simone de Beauvoir, à l’anthropologie de Lévi-Strauss, pour penser une universalité des droits donnant toute sa place à la diversité humaine sans jamais ériger aucune différence en absolu. C’est un patrimoine intellectuel d’une immense richesse qui se déploie au fil des pages, et révèle, par contraste, les impasses et les confusions du prêt-à-penser « intersectionnel », lequel croise indéfiniment le genre et la « race » pour mieux congédier la lutte des classes. Le parallèle établi, dans le dernier chapitre, avec les identitaires de droite, les Éric Zemmour et autres Renaud Camus, peut déranger. Mais est-il dénué de fondement ?

Quoi qu’on en pense, on reconnaîtra dans ce livre une contribution bien documentée et courageuse, sur un sujet miné.

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