Têtes de nœud !

Anthropologue, David Graeber cherche à décrypter la symbolise de la cravate, véritable emblème et synecdoque du costume ? Que cherche-t-elle à cacher — ou à dévoiler ?


Certaines personnes (moi le premier) s’efforcent consciencieusement d’organiser leurs vies de façon à ne jamais avoir à porter de cravate. Je me suis souvent demandé pourquoi.

Pourquoi les cravates sont-elles investies d’un pouvoir symbolique aussi puissant ?

Ce n’est pas comme si les autres éléments du costume conventionnel (la chemise blanche, le pantalon sur mesure, le gilet, le blazer) suscitaient une forme similaire d’indignation.

Quelque part, ce geste de nouer une cravate autour de son cou revient à produire un acte définitif de fermeture. C’est l’acte qui transforme tous ces éléments disparates en un costume, avec tout ce qu’il implique […]

Une partie de l’opposition à la cravate vient sans aucun doute de l’aspect purement arbitraire de cet accessoire. Une cravate ne remplit aucune fonction. Elle ne maintient pas votre pantalon en place, pas plus qu’elle ne vous tient chaud. Par ailleurs, elle est inconfortable, au point où la passer équivaut d’une certaine façon à accomplir un geste de soumission, une promesse de loyauté un peu forcée envers tout ce que le costume est censé représenter.

Et pourtant à bien y réfléchir, il y a quelque chose d’étrange qui se joue ici (une sorte de paradoxe).

 […] Le costume est généralement sombres, sobres et barbants, dépourvu d’éléments décoratifs. Les cravates sont censées tenir lieu d’exception. La cravate est le seul espace où l’on tolère que vous ajoutiez une touche de couleur, que vous exprimiez un peu votre personnalité. Dans ce cas, pourquoi cet accessoire, qui détonne presque avec le reste du costume, nous apparaît-t-il comme l’incarnation même du message véhiculé par cet habillement ?

Prêt, feu, revêtez !

Les conventions vestimentaires masculines n’ont pas toujours été ennuyeuses.  […]  C’est au XVIIIe siècle que tout changea, une période que certains historiens du vêtement ont appelée l’ère de la « grande renonciation masculine ». Soudainement, on a exigé du vêtement masculin qu’il soit moins ornemental et, plus généralement, qu’il présente un caractère plus professionnel que le vêtement féminin. En définitive, quelque chose de très semblable à notre costume d’affaires actuel a fait son apparition : homogène, de couleur sombre (plus le contexte est sérieux, plus il devra être sombre) […]

Ce costume d’affaires a émergé à l’époque de la révolution industrielle et il incarnait alors l’esprit de la bourgeoisie naissante. Les bourgeois méprisaient les dandys de l’aristocratie qu’ils assimilaient à des parasites. Ces mêmes hommes se percevaient au contraire comme des hommes d’action, définis par leur capacité à diriger et à transformer le monde. Ils étaient des producteurs, là où les aristocrates étaient de purs consommateurs. Et dans ce nouvel ordre bourgeois, la consommation devait rester le domaine des femmes, lesquelles allaient continuer de porter fonds de teint, rouge à lèvres, colliers et autres boucles d’oreilles  […]

Cette transformation explique la survivance d’un certain nombre d’usages curieux dans nos propres conventions vestimentaires : en anglais, on peut par exemple faire référence au blazer en parlant de « sports jackets » (veste de sport), quand bien même l’idée ne nous viendrait pas de courir un marathon vêtu de la sorte. En réalité, le costume d’affaires n’est pas l’héritier des tenues aristocratiques mais du vêtement de chasse – c’est pour cela que les amateurs de chasse au renard, par exemple, portent aujourd’hui encore une tenue qui s’y apparente grandement. Ces deux uniformes symbolisent une sorte de vêtement actif, adopté par une classe d’individus qui voulait justement se définir à travers ses actions.

À vrai dire, pour ce qui est de l’ascendance ultime du costume d’affaires, mes soupçons se portent sur l’armure. Après tout, le costume encage le corps en le couvrant autant que possible.  […] l’uniformité morne de l’accoutrement masculin semble conçue en vue d’effacer l’individualité, tout comme sa coupe est pensée afin d’invisibiliser le corps lui-même, les tenues féminines, elles, font de leurs propriétaires à la fois des individus et des objets soumis au regard. En effet, ce que garantissent les usages vestimentaires des classes supérieures, c’est que toute femme sera forcée de consacrer beaucoup de temps et d’énergie à s’autosurveiller afin d’être sûre de ne pas trop en dévoiler et, plus généralement, qu’elle sera contrainte de constamment réfléchir à son apparence.

Et c’est toujours valable aujourd’hui. Il suffit de se rappeler les bals de fin d’année, véritables terrains d’affrontements sexuels, et leurs codes vestimentaires. Les garçons s’habillaient tous pareil. De fait, ils endossaient un uniforme. Mais si deux filles se retrouvaient à porter la même robe, alors là, bonjour le scandale !

 […] Alors qu’est-ce que les cravates viennent faire dans tout ça ? À première vue, le paradoxe n’a fait que se creuser davantage. Si le message véhiculé par le costume revient à dire de son propriétaire qu’il est une créature en grande partie invisible, abstraite et générique, définie par sa capacité d’action, alors la cravate ornementale n’a pas tellement de sens.

Mais penchons-nous sur d’autres formes ornementales tolérées dans les vestiaires féminins et masculins, et voyons si un motif plus général de pouvoir vestimentaire ne pourrait pas en émerger. Les ornements spécifiques aux femmes (boucles d’oreilles, rouges à lèvres, fards à paupières, etc.) ont tendance à mettre en valeur les organes réceptifs.

Les quelques bijoux masculins acceptables – bagues, boutons de manchette, montres de luxe – ont tendance à mettre en relief les mains.  […]  La cravate et les boutons de manchette semblent remplir leur fonction en parallèle : l’une et les autres ajoutent une touche de décoration en venant refermer une zone où la chair humaine dépasse, à savoir le cou et les poignets. Les deux contribuent également à isoler les parties exposées du restant du corps, qui demeure effacé et dont les contours sont pour la plupart invisibles.

Je crois que cette observation nous conduit vers la résolution de notre paradoxe.

 […] . Les costumes sont taillés de sorte à permettre la miction, et cette dernière doit elle-même s’effectuer de sorte que personne ne la remarque. La braguette moderne (invisible) est une invention bourgeoise et elle contraste beaucoup avec les modes aristocratiques précédentes, à la Renaissance [2]  […]  

Dans le costume moderne, c’est l’unique zone du corps masculin dont les contours sont intégralement effacés. Si le fait de cacher quelque chose est une manière d’en affirmer le pouvoir, alors le fait de cacher les parties génitales masculines est une manière de revendiquer la masculinité elle-même comme une forme de pouvoir. Ce n’est pas seulement le fait que la cravate repose précisément à l’endroit qui, sur les tenues féminines, tend à être le plus sexualisé (le décolleté) : la cravate ressemble aussi au pénis dans sa forme, et elle pointe directement dans sa direction. Ne pourrait-on pas affirmer que la cravate est en réalité un déplacement symbolique du pénis, seulement un pénis intellectualisé, qui ne pendouillerait pas depuis l’entrejambe mais depuis la tête, sélectionnée parmi une variété quasiment infinie d’autres cravates dans un acte conscient et délibéré ?

 […]

Dans le monde professionnel, les femmes ont fait face à d’innombrables difficultés afin de trouver quoi se mettre autour du cou. Porter une cravate fait l’effet d’une menace, d’une provocation sexuelle. Il est tout à fait significatif que la cravate soit l’unique élément du vestiaire masculin que les femmes n’aient pas été autorisées à adopter.  […]

Si personne ne portait de vêtements, alors l’appareil génital masculin ressortirait de façon manifeste, tandis que l’appareil génital féminin resterait en grande partie dissimulé. Il se pourrait que tout l’objectif des normes vestimentaires soit d’inverser cette possibilité. Une manière d’affirmer : « Oui, dans la nature, ce sont les femmes qui disposent des pouvoirs de création, mystérieux et cachés, mais une fois que nous sommes tous habillés et civilisés, c’est précisément le contraire. »


David Graeber – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Samuel Roux – Revue du Crieur (N°18) – Source (Courts extraits)


Notes

  • [2] Contrairement à la braguette des pantalons modernes, la braguette de la Renaissance prenait la forme d’une pièce d’étoffe rembourrée aux proportions volumineuses, portée essentiellement par les hommes de la noblesse (NdT).
  • [3] Également appelées bolo ou boloties, ces cravates consistent en une fine cordelette rattachée généralement par un médaillon ou une autre pièce décorative (NdT).