On dit aux victimes d’agressions sexuelles qu’il faut parler, mais on ne les croit pas

Chaque année, en France, trois cent mille mineurs sont victimes d’agressions sexuelles. Depuis dix-sept ans, le juge des enfants, désormais coprésident de la commission Inceste et violences sexuelles faites aux enfants, regarde en face ces violences que beaucoup préfèrent ne pas voir.

Le juge Édouard Durand reçoit désormais dans un bureau impersonnel au bout de l’un des longs couloirs du ministère de la Santé. C’est là qu’il va coprésider, pendant deux ans, avec Nathalie Mathieu, directrice générale de l’association Docteurs Bru, la commission Inceste et violences sexuelles faites aux enfants.  […]

Pour conduire les travaux de la commission, Édouard Durand, 45 ans, doit suspendre ses activités de juge des enfants au tribunal de Bobigny. L’urgence des situations auxquelles sont confrontés les plus jeunes exige une disponibilité totale. Tout comme, aujourd’hui, l’urgence à faire évoluer la loi et les pratiques.  […]

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  • Pendant longtemps, ce qui arrivait dans le cercle familial, notamment aux enfants, relevait de la vie privée. Cela change-t-il aussi ?

La protection de l’enfance pendant des siècles ne concerne que les enfants orphelins, pas les enfants soumis à la puissance paternelle dans la maison.

La première loi de déchéance de la puissance paternelle pour mauvais traitements faits à l’enfant date de 1889.  […] Alors que, pour les hommes, le risque de violences se situe dans l’espace public de la part d’un inconnu. La plupart du temps, pour les femmes et les enfants, le risque de violences se situe dans l’espace intime, et elles sont commises par un homme connu.

  • Selon les estimations, 80 % des violences subies par les enfants ont lieu dans la famille. Vous confirmez ?

Oui. Bien sûr qu’il y a des violences sur les enfants perpétrées par d’autres enfants et dans d’autres espaces, mais cela arrive d’abord dans le cadre familial. Cet état de fait interroge notre représentation de la famille, et même de la masculinité.  […]

  • L’autorité parentale a depuis remplacé la notion de puissance paternelle ?

Oui, par la loi du 4 juin 1970. C’est une triple révolution dont on ne mesure pas encore l’ampleur. On passe de la puissance à l’autorité, et de paternelle à parentale. L’autorité est un pouvoir subordonné à une finalité, ici la protection de l’enfance.

Puis la loi du 4 mars 2002, sous l’influence de la Convention internationale des droits de l’enfant, établit que l’autorité parentale a pour finalité l’intérêt de l’enfant.  […] « L’autorité exclut toujours le recours à des moyens extérieurs de coercition », c’est-à-dire le recours à la violence. Je ne suis pas certain qu’en cinquante ans une société soit capable d’intégrer un basculement aussi essentiel.

  • En endossant le costume de juge, vous attendiez-vous à découvrir autant de violences ?

Il m’a fallu un an et demi pour comprendre que la grande distinction dans la vie des humains est l’existence ou l’absence de violences. J’avais tendance à ne pas la voir. C’est par la prise de conscience des violences conjugales et de leur impact que j’ai compris ce qu’était la violence. Et donc toutes les formes de violences.

  • Les plus jeunes sont toujours les victimes collatérales de la violence dans le foyer ?

Oui, c’est l’une des plus graves maltraitances qui puissent être infligées à un enfant et une grande inégalité. L’impact traumatique est de l’ordre de l’impact traumatique d’une scène de guerre ou de terrorisme. La violence est une transgression majeure de l’autorité parentale. Celui qui en fait le choix le fait pour obtenir le pouvoir.

De plus, entre 40 et 60 % des enfants qui vivent des violences conjugales sont directement victimes de violences physiques exercées contre eux par leur père ou leur beau-père. Et il y a une corrélation entre violences conjugales et violences sexuelles incestueuses. La recherche montre que la fille d’un violent conjugal court plus de risques d’être violée par son père. Parce que le pouvoir passe aussi par le sexuel.

  • Combien d’enfants sont victimes de violences sexuelles ?

L’établir va être un des enjeux de la commission, en s’appuyant sur le savoir dont nous disposons et sur des recherches épidémiologiques pour parvenir à un meilleur chiffrage. Si l’on considère les témoignages des services d’écoute, on sait que 55 à 60 % des victimes l’ont été dans l’enfance. On arrive, par recoupements, à trois cent mille victimes de violences sexuelles par an. C’est un chiffre absolument monumental.

  • Parmi ces violences sexuelles, il y a l’inceste.

Comme les autres violences sexuelles, c’est d’abord une prise de pouvoir sur le corps de l’autre avec les mêmes stratégies d’agresseur, les mêmes effets de psychotrauma. Mais l’inceste est absolument spécifique, car il vient ôter à l’enfant sa place de sujet inscrit dans une filiation.  […]

  • Quand ils parlent, les enfants sont-ils crus ?

On ne croit pas les enfants qui révèlent la violence, et la société fonctionne encore dans une injonction paradoxale vis-à-vis des victimes. On leur dit qu’il faut parler, mais quand elles parlent d’inceste ou de violences sexuelles, on ne les croit pas.  […] La violence fait peur, il est plus commode de ne pas la voir.  […]

Mais dans une affaire de vol, même quand c’est parole contre parole, le dossier va jusqu’à l’audience, et parfois jusqu’à la condamnation ! Pas pour les violences conjugales, ni pour les viols, ni pour les viols des enfants, ni les viols incestueux. La loi doit progresser, comme les pratiques professionnelles.

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Une interview de Valerie Hurier – Télérama. Titre original : « « Édouard Durand, juge des enfants : “On dit aux victimes d’agressions sexuelles qu’il faut parler, mais on ne les croit pas” ». Source (Extrait)