Le ruissellement par l’héritage ou la dilapidation des bas de laine

Connaissez-vous Laurent Saint-Martin?

Passé par l’Edhec, ancien du PS, ayant bossé pour des ONG, puis pour la Bourse de Paris et Bpifrance, député LREM du Val-de-Marne, il est le rapporteur général du budget, c’est-à-dire le gars qui pèse, et pas qu’un peu, sur les dispositions fiscales adoptées par le Parlement. Il vient de se déclarer « très favorable » à une facilitation des donations au sein des familles (1). Pourquoi est-ce dingo? Parce que l’héritage est très peu taxé en France.

Oui, je sais, taxer l’héritage est une chose absolument horrible : vous perdez un proche (bon, vous ne l’aimiez pas forcément, non plus) et, en plus, vous devez passer à la caisse de Bercy ! Atroce, on est d’accord. D’ailleurs, les conservateurs américains ont « tué le game », comme disent les moins de 30 ans, lorsqu’ils ont eu l’idée géniale de rebaptiser cette taxe la death tax («taxe sur la mort »). Depuis, impossible pour tout homme ou femme politique de proposer que l’on prenne un peu de gras aux héritiers de milliardaires décédés.

Mais en France ? Oh ! ben en France, ça se passe bien. En cumulant les différents dispositifs, deux grands-parents peuvent donner à leurs quatre petits-enfants un peu plus de 500 000 euros, sans payer un seul euro d’impôt (2). Et quel est le taux moyen d’imposition sur les héritages en ligne directe ? 50 % ? 30 % ? 10 % Eh non. Un misérable 3 %(3). Or l’héritage s’oppose au premier commandement du libéralisme, qui est « À chacun selon son mérite ». Donc, si vous êtes libéral, vous êtes contre l’héritage. Mais, comme le répétait Bernard Maris, personne n’est libéral, une fois que l’on a compris ce que c’est, parce que c’est trop dur.

Le côté positif de la chose, c’est que si vous faites partie des chougneurs qui « ont peur qu’on leur taxe leur épargne », vous pouvez vous détendre. Il est impossible que l’épargne soit taxée : les épargnants, les gros, les vrais, ce sont des vieux.

Et qui vote le plus pour Macron? Les vieux.

Mais le plus fort du plus fort, c’est que cette disposition va être très bien reçue par les personnes modestes. Dans notre société, désormais, tout le monde espère devenir riche : les décisions qui ne profitent qu’aux riches sont aujourd’hui soutenues par de plus en plus de ces personnes modestes qui, si elles connaissaient leur intérêt bien compris, devraient s’y opposer, puisque ces mesures appauvrissent l’État, dont elles ont besoin, elles, par exemple pour des broutilles comme se soigner et éduquer leurs gosses.

De plus, comme Le Maire nous rappelle chaque jour que nous devrons travailler 437 ans et demi pour pouvoir partir à la retraite, et que Borne réduit les allocations chômage, chacun craint, à juste titre, pour lui, ses enfants, ses petits-enfants et son chat. Épargner est devenu la seule solution pour s’en sortir, puisque les « assurances sociales » (bien réfléchir à ce mot) sont rognées. Bref, vive les richesses privées et la pauvreté de l’État, organisée par toutes ces baisses d’impôts. Une situation qui a longtemps caractérisé les États-Unis, dont nous, écono­mistes de gauche, nous nous foutions dans nos cours, quand nous étions jeunes, parce qu’ils étaient vraiment trop cons, ces Ricains.

Eh bien, vous savez quoi? Nous, géniaux Français, nous y sommes aussi, et jusqu’au cou.


Jacques Littauer. Charlie Hebdo 17/03/2021


  1. «Laurent Saint-Martin (LR-EM) : « Il faut rendre les donations plus attractives pour faire sortir l’épargne »» (Les Échos, /0 mars 2021).
  2. Les infos pour dépouiller l’État sont ici : service-public.fr/particuliers/vosdroits/F10203
  3. «Le tabou de la taxation de l’héritage» (Alternatives économiques, 11 février 2019).